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Quand un journal africain glorifiait la guerre d'Indochine
Fondé par une figure liée au mouvement de la négritude, Bingo, mensuel illustré a pourtant relayé sans filtre l'imagerie martiale de l'armée française. Retour sur les zones grises d'un pionnier de la presse africaine
 
  • https://www.youtube.com/watch?v=viPbDfclTc8

(AfriquesPlus) - Des soldats africains soignant des enfants indochinois, un sergent voulant « adopter » un petit garçon, un tirailleur souriant après une « opération particulièrement réussie ». Ces images, tirées d'un journal illustré fondé par un Sénégalais en pleine guerre coloniale, révèlent les rouages d'une propagande qui a longtemps échappé à l'attention des historiens.

C'est ce matériau qu'ont exploré Seumboy Vrainom et Yvana Alétas, animateurs de la chaîne Histoires Crépues, dans un épisode de leur émission « Défrichages » consacré aux Africains en Indochine (Histoires Crépues, YouTube, 10 septembre 2026). Leur source est le journal Bingo, fondé en 1953 par l'écrivain sénégalais Ousmane Socé Diop et financé par le magnat de presse colonial Charles de Bretuil, présenté comme le tout premier illustré fait par un Africain à destination d'un lectorat africain.

Numéro après numéro, entre février et octobre 1953, une rubrique intitulée « Les Africains en Indochine » revenait chaque mois avec son lot de photographies légendées. Les deux animateurs ont observé une évolution frappante du registre iconographique : les premières éditions montrent des infirmiers africains soignant des enfants vietnamiens, tandis que les suivantes glissent progressivement vers des scènes de guerre assumées, avec des légendes évoquant le « nettoyage » de villages ou la traque de l'« ennemi ». Selon Yvana Alétas, cette rhétorique du ménage appliquée aux guerres de décolonisation mériterait une étude à part entière tant elle revient de façon systématique dans les archives de l'époque.

Les tirailleurs identifiés dans ces pages — venant du Sénégal, du Tchad ou d'ailleurs en Afrique subsaharienne — appartenaient à des corps d'armée qui ne pouvaient être commandés que par des Européens, quel que soit leur grade. Un seul, Mamadou Racine, aurait réussi à gravir les échelons avant d'être cantonné à un poste administratif pour éviter qu'il ne dirige des soldats blancs sur le terrain.

L'émission a également donné la parole à Yoro Diao, l'un des derniers tirailleurs sénégalais encore vivants, engagé en Indochine dès 1952 à l'âge de 23 ans, dans un témoignage recueilli il y a trois ans. Il y décrit des bataillons mixtes réunissant Européens, Marocains et Tunisiens, reflet du discours d'union alors porté par l'Union française.

Les animateurs rappellent toutefois la trajectoire beaucoup plus ambivalente du corps des tirailleurs sénégalais, engagés aussi bien dans la conquête et la répression coloniales — à Madagascar, en Algérie, en Indochine — que, pour certains d'entre eux, dans les mouvements de politisation et d'indépendance qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs anciens tirailleurs sont même devenus chefs d'État après les indépendances, à l'image de Gnassingbé Eyadéma au Togo.

L'épisode s'attarde enfin sur la contradiction que représente, pour Ousmane Socé Diop, figure associée au mouvement de la négritude, la publication d'une imagerie aussi ouvertement favorable à l'effort de guerre colonial français, sans qu'il soit possible de déterminer, en l'état des archives consultées, s'il s'agissait d'une adhésion personnelle ou d'une contrainte liée au financement du journal par les autorités coloniales.

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