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Par Amadou Sarr Diop
Trump et le basculement géopolitique d’un ordre où la force prime sur le droit
EXCLUSIF SENEPLUS - La doctrine trumpiste repose sur un ordre stratégique post-libéral, celui de l’unilatéralisme, et de la déstabilisation des alliances et du  recours croissant à la force ou à l’économie comme outil de coercition
 

Le basculement géopolitique mondial est marqué par le passage d'un ordre mondial bipolaire dominé par l'Occident (États-Unis/Europe) à la naissance d’un monde multipolaire, suspendu à la montée en puissance du Sud global (BRICS), de pôles régionaux émergents à l’image des “puissances dites pivotales”, comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Indonésie ,l’Arabie Saoudite etc. Ce basculement est caractéristique du passage d’une fragmentation géopolitique structurée en blocs antagonistes, idéologiquement polarisés, à un monde fluide marqué par l'émergence de nouvelles puissances économiques et militaires lourdement armées et technologiquement protégées. C’est une nouvelle situation qui préfigure une rupture structurelle avec l'ordre post-1945 et l’érosion du paradigme post-Guerre Froide  marquée par  la reconfiguration des rapports de force,  révélant le déclin de l’influence des puissances nées de l'après-guerre mondiale, en particulier celle des États -Unis d’Amérique. Dans cette rupture systémique, le monde est devenu de plus en plus instable, avec des conflits asymétriques et une multiplication des crises. De nouvelles réalités et sphères d’influence inaugurent un espace monde global où la guerre technologique et industrielle entre les puissances, en particulier entre les Etats Unis d'Amérique et la Chine, ouvre une nouvelle époque d’incertitudes,  signe révélateur d’un potentiel conflit mondial d’envergure. Cette réalité géopolitique actuelle se redessine autour de pôles d'influence où la prééminence de la force et de la puissance est en train de  primer sur le droit. Ce retour à une politique de puissance modifie considérablement la configuration des relations internationales au détriment d'un cadre normatif global. 

La stratégie de Donald Trump doit être analysée au prisme de ce changement de paradigme caractérisé par la brutalisation des relations internationales, par la naissance de sphères d’influence, par le passage du droit à la transaction, contribuant à l'effondrement des mécanismes de régulation et de stabilité, gages de l'équilibre mondial. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche est marqué par la transition brutale d'un ordre libéral multilatéral vers une ère de "compétition impériale" et de réalisme transactionnel basé sur la diplomatie des hémisphères. La doctrine trumpiste repose sur un ordre stratégique post-libéral, celui de l’unilatéralisme, et de la déstabilisation des alliances et du recours croissant à la force ou à l’économie comme outil de coercition. Elle trouve ses fondements dans la détérioration systémique des ressorts de l'ordre démocratique américain et dans l’option hégémonique et impériale d’une diplomatie de la force et du désordre au mépris des  principes du droit international.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le système international post-1945 s’appuie sur deux piliers fondamentaux :  la reconnaissance mutuelle de la souveraineté externe des États et la primauté du droit comme fondement de la légitimité politique et comme limite à l’exercice du pouvoir. Avec l'administration de Trump, se révèle une démarche qui déconstruit cet ordre établi par la révocation systématique de ces deux principes structurants. L’architecture même de l’ordre international libéral se trouve ainsi profondément fragilisée par la première puissance militaire et économique mondiale. Face aux équilibres actuels précaires d’un ordre largement perverti par le trumpisme et aux recompositions qui émergent avec une profonde remise en cause du système international post-1945 et du multilatéralisme, le contexte actuel est propice à des conflits multiples et durables. Ce basculement marque le passage d'une diplomatie fondée sur des valeurs et des règles collectives à une ère de bilatéralisme transactionnel et de rapports de force. L'agression combinée des Etats-Unis et de l'Israël à la Republique islamique de l’Iran s’inscrit dans cette dynamique de dérèglement de l’ordre mondial basé sur le non respect du droit international. « Rien ne nous arrêtera», a déclaré le président Donald Trump  à la fin de son discours d'investiture. C’est la doctrine du XIXe siècle dite de la «destinée manifeste» où l’Amérique se donne les moyens d'étendre son influence sur le monde afin de diffuser les idéaux américains, qui oriente la vision de Trump dans le nouveau jeu des relations internationales. A l’évidence, la stratégie des États-Unis est jonchée d'invasions, d'occupations et d'opérations secrètes controversées visant à renverser des dirigeants et des régimes. Mais, avec Trump, comme le soutient Macron, «c'est un glissement vers un monde sans règles, où le droit international est bafoué et où la seule loi qui semble compter est celle du plus fort, avec la résurgence des ambitions impériales ».

A l’interne, Trump a secoué les bases de la démocratie américaine et déstructuré l’équilibre structurel et fonctionnel des institutions de l’Etat américain. Ce qui se joue aujourd’hui au niveau de l’administration de Trump ne relève ni d’une simple inflexion politique ni d’un style de gouvernement singulier. Il s’agit d’une mutation profonde du rapport entre pouvoir, droit et souveraineté, dont les effets excèdent largement le cadre national. Cette transformation signale la fin de l’ordre international libéral et le surgissement d’un nouveau paradigme que certains qualifient de «néo-royaliste», un retour à une situation ancienne où la force fait le droit. A l’international, la  doctrine trumpiste se fonde sur des variables dimensionnelles d’une nouvelle configuration d’un ordre étbali avec objects déclinés : la positionnalité de la grandeur de l’Amérique, le retour à la doctrine nationaliste, souverainiste, une diplomatie fondée sur la force et la conquête de ressources. Ces variables dimensionnelles constituent la base de la nouvelle doctrine des relation internationales que Trump est en train d’imposer, avec le seul souci de préserver l'hégémonisme américain, menacé par un changement des rapports de forces et la dédollarisation qui marque le début d’un système d’échange international libéré de la dépendance du système financier américain. Trois perspectives semblent déterminées la voie tracée par Trump:

  •  la doctrine de la puissance américaine basée sur le souverainisme idéologique;
  • l’émergence d’un viseur sur les relations internationales axé sur le pragmatisme à placer les intérêts des Etats Unis au dessus de tout, remettant même en question les instruments diplomatiques classiques ;
  • la  redéfinition des alliances et la fabrique d’un ordre mondial suspendu à dialectique des rapports de force au détriment des principes du droit international.

Voilà les bases de la redéfinition du système international que Trump est en train d’imposer au monde pour établir un ordre des relations internationales au service des intérêts des Etats-unis. La forte  conviction de Trump est que les États-Unis peuvent agir à leur guise dans leur arrière-cour, et au-delà, pour protéger leurs intérêts. C'est la "doctrine Donroe” qui fonde l’option de Trump : celle-ci définit le réalisme transactionnel dans la politique étrangère des Etats -Unis, visant  à «réaffirmer et faire respecter la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental». Cette doctrine qui se dessine est celle d’un impérialisme débridé, à la recherche de ressources et de domination hémisphérique. On assiste au retour d’un impérialisme politique et économique, autorisant un interventionnisme sans limite. Il nous ramène aux rivalités et aux «sphères d’influence» du XIXe siècles entre puissances dominatrices pour le partage des ressources du monde.

Qui peut arrêter Trump dans sa logique de faire prévaloir la force de l'Amérique sur le monde, au mépris des règles de droit international. Un aperçu de ce vers quoi le monde pourrait évoluer, après l’érosion de l’ordre international libéral, présage des perspectives peu rassurantes pour l’équilibre géopolitique international.   

Amadou Sarr Diop est enseignant-chercheur.

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