La solidarité africaine n’a jamais été un vain mot. Les pays africains l’ont souvent manifesté, devant le monde entier, quand un pays ou un groupe de pays avait besoin de sentir le soutien de ses pairs. Cela s’est parfois fait en dépit de l’intérêt du continent. Les Pères Fondateurs n’étaient pas mus par des calculs. On se rappelle qu’en 1973, après la Guerre d’octobre, dite Guerre du Kippour, tous les Etats africains décidèrent, sous l’impulsion de l’Organisation de l’unité africaine (Oua, ancêtre de l’Ua), de rompre leurs relations avec l’Etat d’Israël. Pour certains, ce fut un crève-cœur, comme le dit plus tard l’Ivoirien Félix Houphouët Boigny, qui mit en avant les nombreux intérêts économiques et sécuritaires qu’il avait avec l’Etat hébreu.
La même solidarité s’est manifestée quand il a fallu intégrer la République arabe sahraoui démocratique (Rasd) au sein de l’organisation continentale. Les Africains se sont levés comme un seul homme pour accueillir cette bande de sable aride et quasi dépeuplée dont l’utilité, actuellement, n’est que de diviser les Africains en Pro-Marocains et Pro-Algériens. Tant que cela concernait un ou des Africains, on n’avait pas besoin de s’interroger sur l’utilité ou non d’un soutien à une cause quelconque. Mais il faut croire que cela est une époque révolue, morte avec les leaders charismatiques. Sur tous les plans aujourd’hui, l’Afrique est aphone, frappée d’atonie. Les leaders qui devaient servir de locomotive pour les grandes causes africaines sont empêtrés dans des difficultés du quotidien, qui mettent à jour leur mesquinerie
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela s’est mise dans les rangs quand Jacob Zuma a vendu son âme à la famille indienne Gupta, permettant à cette dernière de noyauter l’Etat sud-africain jusqu’au sommet de l’Etat. Le pays qui se voulait le moteur de la «Renaissance africaine» n’a même pas été en mesure de faire entendre sa voix auprès de ses pairs, quand il a voulu faire condamner Benyamin Netanyahu pour sa politique génocidaire à Gaza et en Palestine occupée. Dans ces conditions, on peut oublier les autres prétendants.
En Afrique du Nord, se vérifie ce que Houphouët-Boigny (encore lui !) disait : «Les Arabes ne sont d’accord que sur leurs désaccords.» Il est illusoire de trouver deux pays «arabes» en Afrique qui soient d’accord sur une question. Le seul trait de génie qu’ils ont eu a été de «fourguer» aux Africains leur différend sur le Sahara occidental, au lieu de régler la question à la Ligue arabe ou à l’Organisation de la coopération islamique (Oci). Les Maghrébins ont laissé leur Union du Maghreb arabe (Uma) se dissoudre dans les beaux discours, quand le Maroc a voulu entamer la colonisation économique des pays d’Afrique noire. L’Algérie s’est mise à l’imiter, laissant la Mauritanie et la Tunisie en état d’hébétude.
En Afrique de l’Est, Museveni et Kagame ont failli faire illusion à une certaine période. Arrivés au pouvoir sous la vague de la «Renaissance africaine», ces deux dirigeants ont fini par révéler leur vrai visage. Leurs beaux discours ne servaient qu’à masquer une captation du pouvoir, non pas au profit d’un groupe ethnique, mais au bénéfice d’individus et de leurs très proches familles. Ils ne se sont pas gênés, pour garder le pouvoir et les richesses qu’ils leur procurent, de mettre à feu et à sang la région tout entière. Leurs beaux discours ne servent qu’à leurs amis occidentaux.
Dès lors, quelle voix africaine pourrait-elle s’élever et être assez audible pour exprimer l’indignation africaine face à l’état du monde ? Israël a décidé de raser l’enclave de Gaza de la carte, dans le silence assourdissant du monde entier. Les Occidentaux, qui ne ratent jamais une occasion pour attirer l’attention du monde et chercher à condamner les Russes pour les «atrocités» qu’ils commettent en Ukraine, sont bizarrement aveugles et muets quand il s’agit de condamner la politique de Netanyahu. D’ailleurs, un pays comme l’Allemagne sanctionne toute critique contre la politique d’Israël comme «attaque antisémite», ce qui peut valoir la prison à son auteur. La France de Emmanuel Macron, elle, n’a pour ennemie que la Gauche représentée par le parti de Jean-Luc Mélenchon, la France Insoumise, qui, pour Macron, ne doit absolument pas accéder au pouvoir, même s’il faut le céder à la famille Le Pen.
Quand le Président sud-africain Ramaphosa et son gouvernement ont dénoncé le génocide de Gaza à la Haye, tous les Occidentaux, à l’exception notable de l’Espagne du Premier ministre Pedro Sanchez, se sont opposés à lui. Donald Trump l’a exclu du Sommet du G20 qui se tenait à Washington, tout en encourageant les Blancs de ce pays à émigrer aux Etats-Unis, «pour échapper aux persécutions raciales». Malheureusement, on n’a pas eu de motion de soutien de la part de l’Ua. Aucune voix africaine ou arabe ne s’est jointe à la leur. Et forts du soutien américain, les Israéliens continuent de mener leur politique, affichant ouvertement leurs ambitions hégémoniques. Maintenant, pour eux, «Eretz Israël» ne s’étend plus de la Méditerranée au Jourdain, mais il va du Nil à l’Euphrate, en englobant une partie du Hedjaz. Et bien sûr, toutes les populations comprises dans ce périmètre devront se soumettre et émigrer, pour aller se faire voir ailleurs.
Ce qui est utopique aujourd’hui sera le cauchemar des générations futures, si personne n’arrête Netanyahu et son compère Trump. Nous, Africains, croyons ne pas être partie prenante à cette affaire. C’est oublier que les Anglais avaient à une époque sérieusement songé à «offrir» l’Ouganda aux Juifs qui cherchaient une terre d’accueil. Heureusement pour nous qu’à l’époque, Théodore Herzl et ses compagnons n’en voulaient pas. Car sinon, l’apartheid sioniste se serait allié à celui des Afrikaners sudafricains, pour notre plus grand malheur. Pour éviter que ce projet funeste puisse raviver le souvenir des sionistes actuels et à venir, les Africains devraient se lever pour le combat humanitaire d’une coexistence pacifique.
Si l’on avait arrêté les massacres de Gaza, dénoncé les tueries en Cisjordanie, il est certain que la guerre contre l’Iran n’aurait pas lieu en ce moment. Il faudrait avoir l’esprit tordu des Occidentaux pour chercher à faire endosser aux Iraniens la responsabilité de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient. Et il ne faut rien avoir appris de l’Histoire pour oublier que les guerres occidentales en Afrique et en Orient n’ont eu pour conséquence que l’extension du terrorisme, souvent islamique, que ces gens dénoncent aujourd’hui. Et les conséquences de tous ces actes des Occidentaux pèsent le plus souvent sur nos pays et nos concitoyens. Il est donc temps que nos dirigeants, un à un, fassent entendre leurs voix pour crier notre indignation. Au Sénégal, Diomaye s’est ému des bombardements américano-israéliens contre l’Iran, et il s’est tu. Il pourrait être fidèle à la tradition diplomatique sénégalaise et tenter de mobiliser ses pairs africains, pour en finir avec cette aventure périlleuse. Le Sénégal n’aura rien à perdre dans cette initiative, et l’Afrique ne pourrait qu’en sortir gagnante. Mais osera-t-il enfin, pour une fois ?