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Au Kenya, ces rédacteurs de devoirs pour étudiants étrangers rattrapés par l'IA
Une enquête du New York Times raconte comment l'arrivée de ChatGPT a fait s'effondrer, en quelques années, toute une industrie du travail numérique informel
 

(AfriquesPlus) - Selon l'enquête d'Adam Satariano et Paul Mozur, publiée le 5 septembre 2026 dans le New York Times, Teresios Bundi incarne à lui seul cette économie disparue. Arrivé à Nairobi en 2011 pour devenir le premier de sa famille à aller à l'université, il découvre presque par hasard la rédaction d'essais pour des étudiants étrangers en délicatesse avec leurs propres devoirs. Soit 7 dollars pour un premier texte de deux pages sur un fruit dont il n'avait jamais entendu parler. « C'était une bouée de sauvetage, j'avais besoin de cet argent », confie-t-il au quotidien américain. 

En douze ans, il en rédigera plus de 2 500, avant de transformer, à sa sortie de l'université en 2015, cette activité en véritable entreprise facturée entre 40 et 70 dollars la copie, employant d'autres étudiants dans une maison louée près d'un campus. À son apogée, au début de la décennie, ce marché informel aurait fait vivre au moins 40 000 personnes rien qu'à Nairobi, certains rédacteurs s'offrant voitures neuves et sorties dans les clubs les plus prisés de la capitale.

Puis ChatGPT est arrivé en 2022, et le calcul des étudiants tricheurs a changé du jour au lendemain : pourquoi payer un rédacteur kényan quand l'IA fait le travail gratuitement ? Les commandes se sont taries, les tarifs ont chuté, jusqu'à l'effondrement quasi total du secteur. « Je n'aurais jamais imaginé que l'IA puisse faire ça », reconnaît Bundi, aujourd'hui reconverti dans une organisation allemande de développement qui aide les jeunes Kényans à trouver leur place dans l'économie numérique.

Le sort de Bundi n'est pas isolé, précise l'enquête. La transcription de réunions via des plateformes comme Upwork ou la modération de contenus Facebook, autres piliers de ce travail numérique informel, se sont elles aussi taries. Frida Mwangi, qui s'était tournée vers la transcription en 2015 pour reprendre pied dans la vie active tout en élevant quatre enfants, a vu son activité disparaître dès que des logiciels de transcription automatique se sont généralisés : « mon travail a complètement disparu », résume-t-elle. Des entreprises comme Sama, sous-traitant de Meta pour la modération de contenus, ou Scale AI, spécialisée dans l'entraînement de modèles d'IA, ont depuis réduit leurs opérations kényanes. 

Pour le chercheur d'Oxford Mark Graham, cité par le New York Times, ce phénomène ne restera pas circonscrit au Kenya. « Ce ne sera pas seulement le Kenya, ce sera partout » où l'IA vient de s'emparer de larges pans de ces marchés du travail. Un test mené par Scale AI et le Center for AI Safety montre d'ailleurs que les modèles d'IA, capables de réaliser seulement 2,5 % de tâches de travail indépendant en ligne en octobre dernier, en accomplissaient déjà 16 % en juillet.

Dans un pays où plus de 100 000 diplômés sortent chaque année de l'université pour un marché du travail où l'informel domine et où le chômage des jeunes dépasse 25 %, la disparition de ce filon numérique laisse un vide difficile à combler. Certains, comme le chimiste industriel Alex Munyua, ont enchaîné les activités numériques de repli (étiquetage de données, modération) avant que celles-ci ne disparaissent à leur tour ; d'autres sont retournés dans leurs villages d'origine. 

Les rares postes de rédaction subsistants concernent désormais surtout des « humanizers », chargés de retoucher des textes générés par IA pour tromper les logiciels anti-plagiat des universités. Une niche où une rédactrice se présentant sous le pseudonyme d'Alphline affirme que les affaires n'ont jamais aussi bien marché, tout en préférant retravailler elle-même ses textes plutôt que recourir aux outils censés maquiller l'écriture artificielle. « Je peux clairement distinguer un texte généré par IA d'un texte écrit par un humain », explique-t-elle. Pour Teresios Bundi, qui regrette parfois d'avoir délaissé une carrière dans la santé publique pour ce commerce qu'il comparait à « une éducation parallèle », un retour dans ce secteur signifierait aujourd'hui recommencer au niveau débutant, sous les ordres d'un diplômé de l'an dernier.

 

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