(AfriquesPlus) - Dix personnes expulsées des États-Unis vers l’Afrique affirment avoir subi ou été témoins de violences et de traitements abusifs de la part d’agents de l’ICE, l’agence américaine chargée de l’immigration. Dans une enquête publiée le 30 août 2026, The New York Times rapporte leurs récits de plusieurs mois de détention, de violences lors de leur expulsion et d’un transfert vers des pays avec lesquels ils n’avaient aucun lien.
Dans cet article signé Emmanuel Akinwotu, Pranav Baskar, Genevieve Glatsky et Hamed Aleaziz, avec des contributions de Mattathias Schwartz et Carielle Doe, le quotidien américain revient notamment sur le parcours de plusieurs déportés arrivés au Liberia le 20 août à bord d’un vol en provenance des États-Unis.
Parmi eux figure Leonardo Sánchez, un Cubain de 49 ans. Selon son témoignage recueilli par le New York Times, il aurait passé plusieurs heures dans la douleur pendant le vol, menotté aux poignets et aux chevilles et attaché autour de la taille. Il affirme avoir demandé à plusieurs agents de l’ICE une assistance médicale et l’autorisation d’aller aux toilettes, sans obtenir de réponse favorable. Il dit avoir finalement uriné sur lui.
D’autres passagers affirment avoir été violemment maîtrisés lorsqu’ils ont protesté contre leur expulsion vers le Liberia. Cinq des dix personnes interrogées par le New York Times ont déclaré avoir été frappées ou avoir été témoins de coups. L’un des déportés a montré aux journalistes des blessures aux poignets et des ecchymoses au cou, qu’il attribue à sa résistance lors de son embarquement.
Le vol transportait plus de deux douzaines de personnes, dont plusieurs affirment ne pas avoir été informées de leur destination. Certains auraient découvert qu’ils se dirigeaient vers le Liberia après avoir aperçu ce nom sur un document détenu par un responsable de l’ICE. L’arrivée au Liberia aurait également été marquée par des affrontements entre certains déportés et les agents chargés de les faire descendre de l’avion.
Leonardo Sánchez et trois autres personnes affirment notamment avoir refusé de débarquer par peur d’être abandonnées dans un pays qui leur était inconnu. Ils disent avoir été contraints de sortir de l’appareil, avec des agents leur tordant les menottes et les plaquant au sol. Sánchez affirme qu’un agent aurait appuyé un genou sur son abdomen, une zone particulièrement fragile en raison de blessures et d’opérations subies plusieurs années auparavant.
Le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) conteste toutefois ces accusations. Selon sa version rapportée par le New York Times, Sánchez avait été examiné par des professionnels de santé et déclaré apte à voyager. Le ministère affirme également qu’aucun détenu n’a été privé d’accès aux toilettes et que les agents n’ont pas appuyé sur l’abdomen de Sánchez.
Les témoignages recueillis par les journalistes du New York Times ne concernent pas uniquement le vol vers l’Afrique. Plusieurs déportés décrivent également leurs conditions de détention aux États-Unis.
Paola Dos Santos, une Brésilienne de 21 ans, affirme avoir passé 15 mois dans deux centres de détention. Elle évoque ce qu’elle qualifie de « torture psychologique », ainsi que des situations dans lesquelles des détenus auraient été privés de soins médicaux. Elle affirme notamment avoir vu une femme demander des informations sur son fils séparé d’elle et être attachée aux mains et aux chevilles.
Le DHS rejette ces accusations et assure que les personnes placées sous la responsabilité de l’ICE bénéficient d’une prise en charge médicale complète, notamment de soins dentaires, psychologiques et de services liés à la grossesse.
Plusieurs personnes interrogées décrivent par ailleurs des transferts répétés entre différents centres de détention. Carlos Téllez-Sanchez, un Vénézuélien, affirme avoir été déplacé plus de six fois en huit mois de détention. Son avocate, Alma David, estime que ces transferts peuvent compliquer les démarches judiciaires des détenus et les empêcher de contester efficacement leur expulsion.
Téllez-Sanchez affirme avoir vécu aux États-Unis pendant cinq ans et avoir obtenu d’un juge une mesure le protégeant d’un renvoi vers le Venezuela. Il travaillait dans une concession automobile au Texas et attendait la naissance de son fils lorsqu’il a été arrêté en décembre, alors qu’il se présentait pour renouveler son permis de travail.
Selon son avocate citée par le New York Times, les personnes bénéficiant de protections judiciaires peuvent néanmoins être ciblées par les services de l’immigration.
Le Liberia et l’option des « pays tiers »
L’affaire s’inscrit dans une politique plus large de l’administration de Donald Trump visant à expulser des migrants vers des pays tiers lorsqu’ils ne peuvent pas être renvoyés directement vers leur pays d’origine. Le Liberia fait partie de ces nouvelles destinations.
Le vol arrivé le 20 août à Monrovia transportait le premier groupe d’un dispositif qui pourrait concerner jusqu’à 1 200 personnes envoyées au Liberia au cours de l’année à venir, selon les informations rapportées par le New York Times. Washington a conclu des accords similaires avec au moins 35 pays, dont une majorité se trouvent en Afrique.
Le quotidien américain souligne que certains des migrants concernés disposent pourtant d’ordonnances judiciaires les protégeant contre un retour dans leur pays d’origine.
La politique fait l’objet de contestations devant les tribunaux américains. En février 2026, un juge avait déclaré illégal le dispositif d’expulsion vers des pays tiers. Une cour d’appel a toutefois autorisé sa poursuite pendant l’examen du dossier.
Le gouvernement américain défend cette politique. Le département d’État affirme que les personnes envoyées vers des pays tiers sont celles qui ne peuvent pas être renvoyées vers leur pays d’origine ou qui refusent d’y retourner. Washington assure également vouloir poursuivre sa politique visant à mettre fin à l’immigration illégale et à augmenter les expulsions.
Certains déportés transférés en Guinée équatoriale
Pour plusieurs personnes qui avaient refusé de quitter l’avion au Liberia, l’expulsion ne s’est pas arrêtée à Monrovia. Elles affirment avoir finalement été transférées vers la Guinée équatoriale.
Selon leurs témoignages rapportés par le New York Times, elles ont été conduites dans un hôtel et empêchées d’en sortir librement. Des gardes armés seraient chargés de leur surveillance. Darwin Hernández, un Cubain, affirme que les personnes transférées auraient été menacées d’être abattues si elles tentaient de s’enfuir.
Leonardo Sánchez, dont l’état de santé suscitait des inquiétudes, affirme avoir été examiné en Guinée équatoriale. Selon son témoignage, les médecins lui auraient indiqué que les équipements nécessaires à son traitement n’étaient pas disponibles et lui auraient simplement administré un antidouleur.
Au Liberia, les personnes expulsées tentent désormais de s’adapter à un environnement qui leur est largement inconnu.
Carlos Téllez-Sanchez et plusieurs autres déportés sont hébergés dans un hôtel en construction à Marshall, sous la surveillance de responsables libériens et d’agents de sécurité. Les autorités libériennes affirment qu’aucun des déportés accueillis dans le pays n’est considéré comme un criminel et qu’ils pourront demander un statut de résident.
L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) indique de son côté avoir apporté une assistance aux personnes expulsées et travailler à leur retour éventuel vers leur pays d’origine ou à la recherche d’autres solutions.
Pour plusieurs d’entre elles, l’incertitude demeure cependant entière. Elles doivent désormais choisir entre rester dans un pays avec lequel elles n’avaient aucun lien avant leur expulsion ou tenter de retourner dans des États qu’elles avaient précisément cherché à fuir.
Pour Téllez-Sanchez, qui a quitté le Venezuela en 2019, l’objectif reste de retrouver sa famille aux États-Unis, notamment son fils nouveau-né qu’il n’a pas encore pu prendre dans ses bras.
À travers les témoignages recueillis, l’enquête publiée le 30 août 2026 par Emmanuel Akinwotu, Pranav Baskar, Genevieve Glatsky et Hamed Aleaziz met ainsi en lumière les conséquences humaines de l’extension de la politique américaine d’expulsion vers des pays tiers, tout en confrontant les accusations des déportés aux démentis des autorités américaines.