(AfriquesPlus) - Soixante ans après le début de la Révolution culturelle, le souvenir de cette période reste douloureux pour ceux qui y ont participé comme pour ceux qui en ont été les victimes. Dans Le Monde, le correspondant à Pékin Harold Thibault revient sur le parcours d’anciens gardes rouges et sur leur regard, des décennies plus tard, sur une mobilisation de la jeunesse chinoise qui a plongé le pays dans une période de violences, de persécutions et de chaos politique.
L’article raconte notamment l’histoire de Ding Xueliang, aujourd’hui professeur émérite à Hongkong. Né dans une famille extrêmement pauvre, il n’a que 13 ans lorsque Mao Zedong lance la Révolution culturelle en 1966. Comme beaucoup de jeunes Chinois de cette génération, il est alors profondément imprégné par l’idéologie communiste et fasciné par le discours révolutionnaire de Mao. Le dirigeant chinois appelle les jeunes à s’en prendre aux responsables du Parti, aux intellectuels, aux enseignants et à tous ceux présentés comme des représentants d’une prétendue « ligne révisionniste ».
Ding se retrouve rapidement engagé dans le mouvement. Après avoir découvert à Nankin les méthodes utilisées par les groupes de gardes rouges venus diffuser la Révolution culturelle dans les provinces, il participe à son implantation dans sa ville de Xuancheng, dans l’Anhui. Il se spécialise notamment dans la propagande et la rédaction de tracts et d’affiches destinés à dénoncer les supposés ennemis de la révolution.
Les enseignants figurent parmi les premières cibles. L’article décrit les séances publiques d’humiliation auxquelles ils sont soumis, les accusations souvent imaginaires qu’ils sont contraints de reconnaître et les pancartes attachées autour de leur cou pour les désigner comme « contre-révolutionnaires ». La violence ne se limite bientôt plus aux humiliations publiques. Les gardes rouges se divisent en factions rivales qui s’accusent mutuellement de trahir la Révolution culturelle.
À Xuancheng, Ding rejoint le groupe le plus radical, baptisé le « Commandement de la rébellion ». Face à lui se trouve une faction considérée comme plus conservatrice. Les affrontements prennent progressivement une dimension militaire. Les deux camps disposent d’armes récupérées dans des installations militaires et se livrent à de véritables combats. Ding raconte notamment une embuscade au cours de laquelle huit de ses camarades sont tués.
Avec le recul, il considère que la violence avait fini par devenir un mécanisme autonome. Chaque groupe cherchait à prendre l’avantage avant d’être lui-même écrasé. Les dénonciations et les règlements de comptes avaient installé une logique où chacun se persuadait qu’il devait frapper le premier pour survivre. C’est cette expérience qui conduit aujourd’hui Ding à qualifier la période de véritable guerre civile.
Mais son principal sentiment demeure celui d’avoir été manipulé par Mao. La Révolution culturelle intervient alors que le dirigeant chinois cherche à reconquérir son influence après le désastre du Grand Bond en avant, qui avait provoqué une famine meurtrière entre 1958 et 1961. Mao utilise alors la jeunesse comme force politique contre ceux qu’il considère comme ses adversaires au sein du Parti. Pour une génération élevée dans le culte du dirigeant et dans la propagande révolutionnaire, son appel à la rébellion possède une puissance considérable.
Les conséquences sont rapidement incontrôlables. Le mouvement désorganise l’administration, l’éducation et une grande partie de la vie sociale chinoise. Les violences commises au nom de la révolution se multiplient. Pour mettre fin au désordre, le pouvoir décide finalement d'éloigner les jeunes militants des villes. À partir de 1967, beaucoup sont envoyés dans les campagnes. Pour Ding Xueliang, c’est à ce moment que commence véritablement la prise de conscience : la Révolution culturelle n’a pas produit la transformation promise et les jeunes qui l’ont portée ont surtout servi les intérêts politiques de Mao.
L’article s’intéresse ensuite à la question des remords et des excuses. La plupart des anciens gardes rouges ont longtemps eu du mal à reconnaître leur responsabilité dans les violences. Certains estiment qu’ils étaient eux-mêmes victimes d’un système d’endoctrinement et d’une atmosphère politique qui les dépassait. D’autres expliquent qu’ils étaient trop jeunes pour mesurer la portée de leurs actes.
Quelques-uns ont cependant entrepris de revenir publiquement sur leur passé. En 2013, Liu Boqin publie une lettre d’excuses. La même année, Zhang Hongbing raconte comment il avait dénoncé sa propre mère en 1970, entraînant son exécution. Chen Xiaolu, fils d’un ancien haut responsable chinois, reconnaît également avoir participé à des humiliations infligées à des enseignants lorsqu’il était lycéen. Il exprime publiquement ses regrets pour ces violences.
Le cas de Song Binbin est encore plus emblématique. Connue pour une photographie prise en 1966 où elle apparaît aux côtés de Mao lors d’un rassemblement de gardes rouges à Pékin, elle finit par présenter des excuses pour les violences subies par la directrice de son école, Bian Zhongyun. Celle-ci avait été humiliée, battue et finalement retrouvée morte après avoir été persécutée par des élèves. Song Binbin reconnaît tardivement le poids de cet épisode et qualifie la Révolution culturelle de catastrophe majeure. Ses excuses provoquent cependant des réactions contrastées : certains saluent son courage, tandis que d’autres lui reprochent d’avoir attendu plusieurs décennies avant de reconnaître son rôle.
L’article raconte aussi une démarche plus intime. Yu Xiangzhen, ancienne garde rouge, avait participé aux séances de dénonciation visant une enseignante, Zhang Jilan. Des années plus tard, elle reprend contact avec elle. Avec d’anciens camarades, elle organise une sortie à la campagne et lui présente des excuses. La rencontre est particulièrement émouvante : l’ancienne enseignante, alors âgée de plus de 80 ans, leur répond qu’elle ne leur en veut pas, considérant qu’ils étaient eux-mêmes très jeunes et pris dans un système qui les dépassait.
Yu Xiangzhen entreprend ensuite de raconter son expérience sur un blog. Mais cette tentative de travail mémoriel se heurte rapidement aux limites imposées par le pouvoir chinois. Elle reçoit des soutiens, mais aussi des critiques pour avoir remis en cause l’image de Mao. Les autorités finissent par lui demander de ne pas aller trop loin dans sa critique politique.
À travers ces différents témoignages, Harold Thibault montre donc le paradoxe de la mémoire de la Révolution culturelle en Chine. Le Parti communiste chinois reconnaît officiellement que cette période a été marquée par de graves erreurs, mais la société chinoise ne dispose pas d’un espace totalement libre pour débattre de ses responsabilités, de ses victimes et du rôle personnel de Mao.
Pour les anciens gardes rouges interrogés, le temps n’a donc pas effacé le passé. Certains restent marqués par la culpabilité, d’autres par la colère d’avoir été utilisés. Beaucoup continuent de considérer qu’ils étaient eux-mêmes des victimes de l’embrigadement idéologique. Mais derrière ces différences apparaît une même prise de conscience : des adolescents convaincus de participer à une grande transformation historique ont été transformés en instruments d’une lutte pour le pouvoir au sommet de l’État.
L’histoire de Ding Xueliang résume cette évolution. À 13 ans, il admirait Mao et croyait contribuer à une révolution nécessaire. À 73 ans, il considère que sa génération a été trompée et que son enthousiasme a été exploité. La Révolution culturelle, qui prétendait créer une société nouvelle, aura surtout laissé derrière elle des victimes, des traumatismes et une génération contrainte de vivre avec le souvenir de ce qu’elle a fait ou subi.