(AfriquesPlus) - À en croire l'enquête de Hindiya Alashepy, publiée depuis Benghazi dans The Continent du 12 septembre 2026 (n° 253, en collaboration avec Egab), la Libye a signé le 31 août une feuille de route négociée sous l'égide de l'ONU à Tripoli, engageant le pays vers des élections dans un délai de deux ans, un pays toujours scindé entre le gouvernement d'union nationale reconnu par l'ONU à l'ouest et le camp oriental contrôlé par l'Armée nationale libyenne. Une initiative pilotée par Washington tente désormais de rapprocher économiquement et militairement ces deux camps rivaux, avec déjà un budget national unifié et des accords conclus avec des compagnies pétrolières américaines.
Ce rapprochement s'éclaire à la lumière d'un précédent bien plus ancien. Longtemps classée État soutenant le terrorisme après l'attentat de Lockerbie en 1988 (270 morts) qui lui avait valu des années de sanctions internationales, la Libye de Kadhafi combattait alors sur son propre sol le Groupe islamique combattant libyen, une insurrection islamiste proche idéologiquement d'Al-Qaïda. Le 11-Septembre a transformé ce conflit intérieur en atout stratégique. Kadhafi a offert à Washington son renseignement sur ce groupe, présentant ses membres comme affiliés à Al-Qaïda, transmettant noms, itinéraires et dossiers de détention, certains suspects étant même transférés vers les États-Unis. En échange, le régime libyen a obtenu sa réhabilitation politique, acceptant en 2003 sa responsabilité dans l'attentat de Lockerbie et le paiement de plusieurs milliards de dollars de compensation, ce qui a conduit la levée des sanctions onusiennes.
Ce pacte s'est effondré en 2011, lorsque l'intervention de l'ONU destinée à protéger les civils de Benghazi s'est muée en campagne de l'OTAN ayant permis aux rebelles — parmi lesquels d'anciens membres du Groupe islamique combattant libyen jadis emprisonnés par Kadhafi — de le renverser, avec le soutien de Washington malgré la présence de factions islamistes dans leurs rangs. Le vide sécuritaire qui a suivi a offert un terrain fertile à l'extrémisme que Kadhafi avait justement combattu. Le 11 septembre 2012, d'anciens combattants de ce même groupe ont attaqué le consulat américain de Benghazi, tuant l'ambassadeur et trois autres Américains, provoquant un net retrait de l'engagement américain.
Cet héritage explique, d'après l'enquête, pourquoi la réconciliation reste aujourd'hui si explosive. Le camp de Tripoli s'appuie sur des réseaux proches du Groupe islamique combattant libyen, tandis que le camp de Benghazi s'est structuré autour d'anciens officiers de l'ère Kadhafi et de milices de l'est, se présentant comme rempart contre le « terrorisme islamiste » pour justifier ses institutions parallèles et ses campagnes militaires contre Tripoli.
Washington tente aujourd'hui de dépasser cette fracture, mus par les intérêts pétroliers et l'objectif de stabiliser le pays, sans convaincre tout le monde. « La crise ne prendra fin que lorsque les coupables seront punis », estime pour The Continent Abdel Nabi Mohammed, membre du conseil des sages de Misrata, qui réclame aussi le retour des déplacés de Benghazi et de l'est. Une circularité que l'enquête souligne elle-même : après le 11-Septembre, Washington avait embrassé Kadhafi pour combattre les islamistes, avant de l'aider à être renversé par une rébellion qui en comptait justement d'anciens membres, pour courtiser aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, les ordres politiques et militaires rivaux nés de ces mêmes décombres.