(AfriquesPlus) - L’insurrection armée qui ensanglante le bassin du lac Tchad puise ses fondements doctrinaux bien au-delà des frontières du Nigeria. Dans une enquête documentaire basée sur les archives internes, les enregistrements et la littérature théologique du groupe, le journaliste Aliyu Dahiru de la plateforme d’investigation HumAngle retrace comment une doctrine forgée dans les prisons égyptiennes a traversé le Moyen-Orient avant de structurer Boko Haram et de provoquer ses scissions fratricides.
La matrice intellectuelle du mouvement remonte aux écrits de Sayyid Qutb, figure de proue des Frères musulmans exécutée en 1966 sous la présidence de Gamal Abdel Nasser. Rédigé en détention, son célèbre ouvrage Jalons sur la route (Ma’alim fi al-Tariq) a redéfini le concept coranique de jahiliyya (l’ignorance préislamique), affirmant que les sociétés musulmanes contemporaines avaient sombré dans un paganisme moderne en acceptant des lois humaines supérieures à la souveraineté divine (hakimiyya).
Cette grille de lecture a été codifiée dans les années 1980 par l’idéologue jordano-palestinien Abu Muhammad al-Maqdisi dans son traité Millat Ibrahim. Maqdisi y théorise l’excommunication des dirigeants séculiers (takfir al-hukkam) et le désaveu total de leurs institutions (al-wala’ wal-bara’), devenant le mentor en prison d’Abou Moussab al-Zarqaoui avant que ce dernier ne prenne la tête d’Al-Qaïda en Irak.
L’application ultra-radicale du takfir par Zarqaoui contre les civils chiites avait suscité les mises en garde de Maqdisi et d’Ayman al-Zawahiri, qui alertaient dès 2005 sur le risque d’aliéner les populations musulmanes en rejetant le principe de « l’excuse de l’ignorance ».
Le fondateur de Boko Haram, Mohammed Yusuf, a directement intégré cette littérature djihadiste. Dans son traité en langue arabe Hadhihi ‘Aqidatuna wa-Minhaj Da’watina, il cite textuellement Zarqaoui pour rejeter la démocratie et défend ardemment Sayyid Qutb contre les critiques des théologiens salafistes quiétistes.
Avant 2009, le groupe fonctionnait toutefois comme une communauté séparatiste refusant la confrontation armée immédiate. Lors d’un débat contradictoire en 2006 avec le prédicateur Isa Ali Pantami, Yusuf soutenait l’obéissance aux gouvernants tant qu’ils ne commettaient pas d’apostasie ouverte : « Nous ne nous révoltons pas contre nos imams, même s’ils sont injustes et commettent le mal, tant qu’ils ne manifestent pas une mécréance évidente ».
La mort de Mohammed Yusuf lors de la répression policière de juillet 2009 a marqué la bascule définitive du mouvement vers l’insurrection terroriste totale sous l’égide d’Abubakar Shekau.
Prenant les rênes de l’organisation, Shekau a aboli toute retenue théologique en refusant catégoriquement l’excuse d’ignorance (al-udhr bi-l-jahl), transformant le vote aux élections, le travail étatique ou la simple résidence en terre non régie par sa loi en motifs d’excommunication et d’exécution.
Cette dérive sanguinaire a suscité des frondes internes. Dès 2011, des commandants dissidents écrivaient à Al-Qaïda au Maghreb islamique pour dénoncer les massacres aveugles de Shekau, le comparant à Antar Zouabri, le chef du Groupe islamique armé (GIA) algérien des années 1990 : « Al-Shekawi empire les choses, comme s’il était un élève d’al-Zouabri et un diplômé de son école ».
Les attentats de Kano en 2012 (185 morts) ont ensuite provoqué la création d’Ansaru, puis la rupture majeure d’août 2016 avec la vidéo Exposé de Mamman Nur. Nur y accusait Shekau de tuer ses propres lieutenants et de verser le sang des musulmans, déclenchant la scission de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) sous la tutelle d’Abu Mus’ab al-Barnawi, adoubé par Daech pour instaurer une violence plus ciblée et codifiée.
Pour légitimer auprès des populations locales une idéologie venue du Proche-Orient, les différentes factions continuent d’invoquer la figure historique d’Ousman dan Fodio et son djihad fondateur de 1804 dans le califat de Sokoto.
Dans son ouvrage consacré au mouvement, Moses Ebe Ochonu, professeur d’histoire africaine à l’Université Vanderbilt, souligne la profonde manipulation de cet héritage : « Alors qu’Ousman s’appuyait sur des justifications théologiques pour bâtir un art de gouverner islamique, Shekau n’avait aucune patience pour les dimensions intellectuelles et organisationnelles du leadership, se montrant impulsif, réactif et grandiloquent ».
L’histoire du réformisme local sert ainsi d’alibi pour enraciner une violence terroriste conçue des décennies plus tôt dans les prisons du Moyen-Orient.