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L'invasion oubliée qui a donné naissance aux Chabab
Une enquête de The Continent retrace comment une invasion étrangère, appuyée par Washington en 2006, a transformé une faction marginale en la plus puissante insurrection armée de la Somalie
 

(AfriquesPlus) - Un pays entier reste prisonnier d'une lecture sécuritaire imposée de l'extérieur depuis un quart de siècle. Une enquête du magazine The Continent retrace comment la Somalie, plongée dans l'anarchie après 1991, est devenue le théâtre le plus frappé par les drones américains sur le continent, sans que la stabilité promise n'y soit jamais advenue.

Selon l'enquête de Faisal Ali, publiée depuis Mogadiscio dans The Continent du 12 septembre 2026 (n° 253, en collaboration avec Egab), Washington s'était largement désintéressé de la Somalie après la chute de Siad Barré en 1991, et plus encore après la mort de 18 soldats américains lors d'une opération ratée à Mogadiscio en 1993, qui avait précipité le retrait des troupes. Le 11-Septembre a tout changé : le chaos somalien a cessé d'être perçu comme un échec de construction étatique pour devenir, aux yeux de Washington, un refuge potentiel pour Al-Qaïda. C'est dans ce contexte que l'Union des tribunaux islamiques, qui avait pourtant pacifié Mogadiscio après des années de règne des chefs de guerre, s'est retrouvée visée par les soupçons américains et éthiopiens, Addis-Abeba redoutant, en outre, une résurgence des revendications somaliennes sur l'Ogaden.

L'invasion éthiopienne de décembre 2006, appuyée par la diplomatie, le renseignement et le soutien aérien américains, a chassé l'Union du pouvoir tout en radicalisant durablement les Chabab, alors mouvement marginal. Human Rights Watch avait dénoncé à l'époque des « violations généralisées des lois de la guerre » et des « souffrances massives » à Mogadiscio. Hussein Abdi*, aujourd'hui consultant en sécurité, a perdu sous les bombardements éthiopiens la femme dont il était amoureux ; il confie à The Continent : « Je me suis senti impuissant, incapable de parler pendant des heures. Ce traumatisme me hante encore ».

Ce basculement a nourri, plus qu'il ne l'a combattu, la menace qu'il prétendait éradiquer. « Nous sommes figés dans ce moment post-11-Septembre en Somalie », résume l'universitaire Afyare Elmi auprès de The Continent, pour qui « la guerre contre le terrorisme a produit davantage de ce qu'elle combattait » : les Chabab, devenus depuis le principal acteur armé du pays, agissent aujourd'hui comme un gouvernement parallèle sur de vastes portions du territoire. Bashir Maalim, ancien numéro deux des services de renseignement somaliens, décrit un cycle sans fin : « une offensive est lancée, un territoire repris, puis les forces gouvernementales se retirent », laissant le groupe reprendre pied.

Désigné organisation terroriste par Washington en 2008, le mouvement essuie sa première frappe de drone confirmée en Afrique dès 2011, près du port de Kismayo. Depuis, selon les données de la New America Foundation citées par The Continent, la Somalie a subi plus de 535 frappes aériennes et de drones américains — davantage que tout autre pays africain avec la Libye —, les dernières en date ayant eu lieu la semaine passée près de Kismayo. Contrairement à l'engagement ponctuel en Libye, ces frappes s'y sont poursuivies sans interruption pendant plus de deux décennies, faisant du pays, selon l'International Crisis Group, un véritable laboratoire de la guerre par drones à bas bruit. « L'approche américaine envers la Somalie se définit entièrement à travers le prisme antiterroriste », déplore Afyare Elmi, qui y voit une manière d'éluder les vraies causes du désordre somalien, mauvaise gouvernance et guerre civile non résolue. Pour Ugaas Ahmed Ugaas Sayyid Ali, chef traditionnel dans le sud du pays largement tenu par les Chabab, sa population reste, vingt ans après, « pris entre deux feux ».

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