(AfriquesPlus) - Cinquante ans après la mort de Mao Zedong, le 9 septembre 1976, la Chine n’a toujours pas véritablement réglé la question de son héritage. Dans une enquête publiée le 6 septembre 2026, le correspondant du Monde à Pékin Harold Thibault montre comment le Parti communiste chinois (PCC) continue de maintenir Mao dans une position paradoxale : fondateur du régime et figure tutélaire, mais aussi responsable de certaines des plus grandes catastrophes humaines de l’histoire contemporaine chinoise.
À sa mort, Mao laisse derrière lui un pays profondément marqué par les campagnes politiques, les purges, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle. La famine provoquée par le Grand Bond aurait causé, selon les estimations citées par l’article, entre 15 et 45 millions de morts. La Révolution culturelle a, elle, désorganisé durablement l’éducation, la culture et les institutions. Pourtant, le régime ne pouvait condamner totalement celui qui avait conduit le PCC au pouvoir en 1949 sans fragiliser sa propre légitimité.
La mort de Mao avait d’ailleurs produit une émotion difficile à interpréter. Le deuil national fut massivement organisé, mais les témoignages recueillis montrent que derrière les manifestations publiques de tristesse se mêlaient soulagement, peur et véritable attachement. L’écrivain Yu Hua, alors collégien, a décrit une scène où les pleurs collectifs étaient devenus presque assourdissants : « Certains poussaient des sanglots déchirants, d’autres pleuraient à s’en étouffer, certains hoquetaient comme s’ils allaient s’étrangler, se souvient l’écrivain Yu Hua. Je n’avais jamais entendu une telle cacophonie. »
Cinquante ans plus tard, le contraste est saisissant. La Chine est devenue une puissance économique, technologique et militaire mondiale, très éloignée du pays pauvre et largement rural dirigé par Mao. Pourtant, son image demeure omniprésente. Son portrait domine toujours la place Tiananmen, son visage figure sur les billets de banque, des statues lui sont consacrées et son mausolée continue d'attirer les visiteurs. Le PCC entretient parallèlement une mémoire officielle qui reconnaît certains excès du maoïsme, mais refuse d’en faire une condamnation globale.
Les musées consacrés à l’histoire du Parti illustrent cette stratégie. Les campagnes antidroitières, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle sont évoqués, mais dans un vocabulaire soigneusement contrôlé. Les fautes sont reconnues comme des « erreurs », des excès ou des déviations, tandis que la responsabilité fondamentale du système politique n’est jamais remise en cause. La Révolution culturelle est ainsi présentée comme une période catastrophique, mais l’accent est immédiatement mis sur la capacité du Parti à « corriger ses erreurs ».
Cette ambiguïté remonte aux années qui suivent la mort de Mao. Avec l’arrivée de Deng Xiaoping, le PCC engage une transformation économique radicale : abandon progressif de la collectivisation agricole, ouverture aux capitaux étrangers et développement du secteur privé. Mais cette rupture économique ne s’accompagne pas d’une rupture politique avec Mao. La direction communiste cherche plutôt à dissocier les erreurs du dirigeant de la légitimité du Parti.
L’enjeu est résumé par un universitaire chinois interrogé par Harold Thibault : « En Chine, Mao est à la fois Lénine et Staline. La clé était de se détacher des décisions du dirigeant sans saper le système politique qu’il a établi. »
Cette stratégie trouve sa formulation officielle dans la résolution historique adoptée en 1981. Le texte reconnaît les graves fautes commises pendant la Révolution culturelle tout en affirmant que les contributions de Mao à la révolution chinoise restent largement supérieures à ses erreurs. La formule souvent résumée par le ratio « 70 % de réussites, 30 % d’erreurs » devient ainsi une manière de clore le débat plutôt que de l’ouvrir.
Le traitement du passé évolue toutefois sous Xi Jinping. Alors que Deng Xiaoping avait cherché à s’éloigner de l’époque maoïste pour moderniser le pays, Xi insiste sur la continuité entre les premières décennies du régime et les réformes économiques ultérieures. Il défend l’idée que les deux périodes ne peuvent être séparées et dénonce régulièrement le « nihilisme historique », c’est-à-dire toute lecture susceptible de remettre en cause le récit officiel du Parti.
Cette évolution s’accompagne d’un contrôle accru de la recherche historique et de la liberté académique. La professeure Sun Peidong, citée dans l’enquête, résume la situation ainsi : « Sous un régime autoritaire, le Parti est le seul auteur et interprète de son histoire, avec autorité pour écrire et récrire le récit sans égard pour les réalités historiques objectives. » Son propre parcours illustre cette tension : revenue en Chine après un doctorat à Sciences Po, elle a quitté le pays après avoir refusé de rédiger une autocritique exigée par son université.
Le récit officiel peut également s’appuyer sur les performances contemporaines du régime. Routes, trains à grande vitesse, développement industriel, services publics, technologies et puissance internationale sont mobilisés pour justifier la continuité politique. Le message est simple : le Parti aurait commis de graves erreurs dans le passé, mais ses résultats actuels démontreraient sa capacité à gouverner.
Cette mémoire reste néanmoins disputée dans la société chinoise. Pour certaines familles, Mao demeure responsable de la disparition de proches pendant le Grand Bond ou les persécutions politiques. Pour d’autres, son rôle dans la construction de la Chine moderne reste déterminant. Un retraité interrogé par Le Monde exprime une condamnation sans ambiguïté : « Mao porte la responsabilité des dizaines de millions de morts de ses politiques. C’est un assassin. » Une enseignante du supérieur adopte au contraire une lecture beaucoup plus favorable, considérant que, malgré ses erreurs, la Chine actuelle n’aurait pas pu exister sans lui.
L’affaire de l’artiste Gao Zhen montre enfin les limites actuelles de la contestation. Connu pour avoir réalisé avec son frère des œuvres dénonçant les crimes de Mao, l’artiste a été arrêté en Chine en 2024 alors qu’il était venu rendre visite à sa famille. Le 25 août 2026, il a été condamné à trois ans de prison pour avoir dénigré Mao.
L’enquête de Harold Thibault met ainsi en évidence une contradiction fondamentale du système chinois : Mao peut être critiqué, mais pas véritablement condamné ; ses crimes peuvent être évoqués, mais dans les limites fixées par le Parti. Car reconnaître une responsabilité historique trop lourde reviendrait à poser une question plus dangereuse pour le régime : si Mao a construit le système dont il faut aujourd’hui dénoncer les excès, jusqu’où peut-on séparer ses fautes de l’institution politique qu’il a fondée ?
Un demi-siècle après sa disparition, le « Grand Timonier » demeure donc moins une figure du passé qu'un instrument du présent. Le PCC ne cherche ni à réhabiliter totalement Mao ni à l’effacer. Il entend contrôler son héritage, afin que l’histoire du fondateur de la République populaire serve encore la légitimité du pouvoir actuel.