(AfriquesPlus) - Le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique avec environ 240 millions d'habitants répartis presque à parts égales entre chrétiens et musulmans, traverse depuis plus de vingt ans une crise sécuritaire multiforme : insurrection jihadiste, conflits communautaires et banditisme généralisé. Rien qu'en 2025, environ 12 000 Nigérians de toutes confessions et ethnies ont été tués dans des violences armées, selon une enquête de BBC Africa Eye. Mais depuis le début des années 2020, ces violences sont de plus en plus présentées, sur les réseaux sociaux et dans certains cercles politiques occidentaux, comme un « génocide chrétien » délibéré. Cette théorie a-t-elle un fondement ? L'équipe de désinformation de la BBC s'est rendue au Nigeria pour tenter d'y répondre.
Selon l'enquête de la BBC, une organisation basée dans le sud-est du Nigeria, Intersociety, joue un rôle central dans la diffusion de ce narratif. Ce groupe recense et documente les violations des droits humains et les attaques violentes à travers le pays, et ses statistiques sont régulièrement reprises par des associations chrétiennes et des responsables politiques américains comme preuve d'un ciblage systématique des chrétiens.
Or plusieurs analystes des conflits interrogés par la BBC contestent la méthodologie d'Intersociety. Selon eux, l'organisation aurait tendance à additionner les morts survenues dans des zones à majorité chrétienne en présumant que la plupart des victimes sont chrétiennes, sans vérification systématique de leur appartenance religieuse réelle. Malgré ces réserves, les chiffres d'Intersociety continuent d'être largement cités : un intervenant affirme ainsi que « 4 020 chrétiens ont été tués par des islamistes militants, avec plus de 2 000 enlèvements entre janvier et octobre » cette année, tandis qu'un autre évoque « plus de 50 000 chrétiens assassinés depuis 2009 » par des jihadistes islamistes.
Une chercheuse interrogée par la BBC s'inquiète de l'effet de cette « framing » sur le terrain : sur les réseaux sociaux, dit-elle, les gens attribuent désormais systématiquement les attaques à une motivation religieuse, ce qui « alimente une situation déjà tendue ».
Le narratif atteint la Maison Blanche
Ces accusations ont fini par atteindre les plus hautes sphères du pouvoir américain. Le président Donald Trump a désigné le Nigeria comme « pays particulièrement préoccupant » et a instruit le département de la Guerre à préparer une action militaire, promettant une riposte « rapide, féroce et douce », en des termes fixés à venger « nos chers chrétiens » attaqués par des « voyous terroristes ». Le jour de Noël 2025, des forces américaines et nigérianes ont frappé des cibles présumées jihadistes dans le nord du Nigeria. Des frappes situées, souligne l'enquête, à des centaines de kilomètres de ce que les militants appellent le « point zéro » du prétendu génocide chrétien : l'État du Plateau, dans la « Middle Belt » nigériane.
C'est dans cette région, en particulier à Jos, capitale de l'État du Plateau, que l'équipe de la BBC s'est ensuite rendue. Depuis 2001, la ville est marquée par des violences ethniques et religieuses récurrentes qui l'ont divisée le long de lignes confessionnelles. Le journaliste local Muhammad Tanko, musulman ayant grandi à Jos, décrit une ville où le discours en ligne a ravivé d'anciennes divisions : « Pour la première fois, j'ai entendu dire qu'il y avait un génocide constant dans cette partie du pays. L'anxiété est là », rapporte-t-il, tout en rappelant que « tous les êtres humains souffrent » dans ce conflit.
Le 29 mars 2025, jour du dimanche des Rameaux, des hommes armés ont attaqué une zone à majorité chrétienne de Jos, tuant environ trente civils, pour la plupart chrétiens, selon l'enquête. L'attaque a immédiatement été perçue par de nombreux chrétiens comme un nouveau ciblage délibéré de leur communauté. Alex Baburu, un influenceur social évangélique américain présent au Nigeria pour un travail humanitaire, a relayé l'événement comme une attaque exclusivement anti-chrétienne auprès de ses près de 500 000 abonnés, provoquant une viralité immédiate.
Mais selon la BBC, les chrétiens n'ont pas été les seules victimes : des musulmans ont également été tués, certains pendant l'attaque elle-même, d'autres lors des représailles qui ont suivi. La famille d'Aminu Ibrahim, dont le frère Haruna a été tué puis son corps brûlé cette nuit-là, illustre cette réalité moins souvent relayée en ligne. Six mois après les faits, aucun groupe n'a revendiqué l'attaque et la police n'a pas établi de mobile clair, précise l'enquête.
Le vice-chancelier de l'université de Jos a par ailleurs dû démentir de fausses informations affirmant que le campus était « en feu » et transformé en « champ de bataille », rumeurs qui ont semé la panique chez des parents allant jusqu'à envoyer des bus chercher leurs enfants alors que le campus était, selon lui, resté calme.
Une contradiction soulevée par les autorités locales
Plusieurs responsables interrogés par la BBC pointent une incohérence dans le récit d'un génocide chrétien orchestré : l'épouse du président nigérian est non seulement chrétienne mais pasteure, le gouverneur de l'État du Plateau est chrétien, tout comme le président du gouvernement local de Jos Nord, où a eu lieu l'attaque du dimanche des Rameaux. « Sommes-nous en train de suggérer que ces chrétiens président à l'extermination d'autres chrétiens ? Cela ne tient pas debout », résume l'un des intervenants.
L'équipe de la BBC s'est également rendue à Dogo Nahawa, village situé à la périphérie de Jos, théâtre en 2010 de l'un des épisodes de violence religieuse les plus meurtriers de la Middle Belt nigériane : plus de 500 personnes, essentiellement chrétiennes, y avaient été tuées en une seule nuit. Masara Kim, journaliste et militant local très présent sur des chaînes chrétiennes américaines à l'audience revendiquée de plusieurs centaines de millions de personnes, qualifie ouvertement les faits de « nettoyage religieux » ciblant les communautés chrétiennes. Il reconnaît toutefois que ce type de cadrage peut avoir des conséquences imprévues. Selon lui, la manière dont l'attaque d'Angwan Rukuba a été présentée comme exclusivement anti-chrétienne a aussi mobilisé des militants musulmans dénonçant des attaques contre leur propre communauté, alimentant les représailles qui ont suivi.
L'enquête donne aussi la parole aux Peuls (Fulani), le plus grand groupe pastoral d'Afrique, qui représentent environ 6 % de la population nigériane et sont régulièrement accusés d'être à l'origine d'une grande partie de l'insécurité, y compris des attaques contre des communautés chrétiennes. Abubakar Gambo, responsable local d'une association d'éleveurs peuls, explique que le changement climatique a réduit les terres de pâturage, intensifiant les tensions avec les agriculteurs, majoritairement chrétiens. Il dénonce également le vol et l'empoisonnement de bétail dont sa communauté serait victime, et rejette catégoriquement les accusations qui présentent les Peuls comme des « terroristes » : « C'est un mensonge. » L'enquête rappelle toutefois que des organisations internationales de défense des droits humains ont documenté de multiples attaques meurtrières perpétrées par des éleveurs armés contre des agriculteurs majoritairement chrétiens.
John Kwaghkor Christopher, président du gouvernement local de Jos Nord, reconnaît sans détour l'échec des autorités à protéger la population, faute de moyens sécuritaires suffisants. Interrogé sur l'existence d'un génocide chrétien, il livre une réponse nuancée reprise dans l'enquête : « Je ne peux pas nier qu'il y a un génocide contre les chrétiens. Mais si vous allez dans des États à majorité musulmane et que vous trouvez aussi des gens tués, n'est-ce pas également un génocide contre les musulmans ? Cela dépend d'où l'on se place. […] Ce qui se passe au Nigeria, c'est un génocide contre les Nigérians, qu'ils soient chrétiens ou musulmans. »
En conclusion de son reportage, la BBC souligne que la vérité est devenue elle-même un champ de bataille. Sur les réseaux sociaux, un camp du conflit est souvent mieux « documenté » que l'autre, ce qui amène le monde extérieur à n'en retenir qu'une version partielle. Certains acteurs, nigérians comme étrangers, tirent profit financier ou politique de cette désinformation, quand l'absence de gouvernance locale ne fait qu'aggraver le phénomène. Le résultat, conclut l'enquête, est une région où des millions de Nigérians vivent dans la peur et l'incertitude, pendant que des populations chrétiennes et musulmanes continuent, l'une comme l'autre, de mourir en grand nombre.