(AfriquesPlus) - Une fuite massive de documents internes, d’enregistrements vidéo et de messages interceptés dévoile l’existence d’un programme clandestin d’armes chimiques développé par l’armée soudanaise pour contrer les forces rebelles. Dans une grande enquête d’investigation publiée par le quotidien américain The Washington Post, les journalistes Greg Miller et Elizabeth Dwoskin révèlent comment le haut commandement militaire a constitué et tenté de dissimuler des centaines de bombes au chlore en pleine guerre civile.
Les pièces transmises au quotidien par des responsables des services de sécurité du Moyen-Orient décrivent le détournement de cargaisons de chlore initialement destinées au traitement de l’eau potable, l’installation d’ateliers d’assemblage secrets sur des bases militaires et des essais conduits en plein désert.
Les dossiers évoquent des munitions dites « à double effet » remplies de gaz asphyxiant, accompagnées de vidéos montrant des largages dégageant d’épaisses volutes de fumée jaune-vert, caractéristiques du chlore selon les spécialistes consultés.
Les communications échangées entre officiers indiquent qu’au moins 290 munitions chimiques auraient été entreposées sur la base aérienne de Merowe, dont 106 auraient été employées lors de frappes aériennes.
L’un des messages adressés à un gradé de l’armée de l’air contenait la vidéo d’une victime à la peau calcinée, assortie du commentaire : « Votre cuisine ».
Les documents identifient l’officier Tariq Madani comme l’architecte central de ce programme prohibé. Déjà visé par des sanctions financières du Trésor américain pour des importations de matières explosives, cet officier échangeait directement avec de hauts responsables, dont le général Abdel-Fattah al-Burhan.
Contacté par le journal sur son numéro personnel, l’intéressé a réfuté tout lien avec ces opérations : « Je ne suis au courant de rien (…) Je suis un civil et c’est une question militaire que vous devriez poser à un militaire car je ne connais rien à ce sujet ».
Le pouvoir militaire a toujours démenti la fabrication ou l’usage de substances toxiques, affirmant dans son propre rapport d’enquête n’avoir relevé aucune trace de contamination chimique. Pourtant, les directives internes signées par le général al-Burhan en juillet 2025 prévoyaient d’associer Tariq Madani à cette commission officielle « en raison de son expertise », relèvent les auteurs de l’enquête.
Pour vérifier l’authenticité des fichiers, The Washington Post a soumis les enregistrements audio et vidéo à plusieurs laboratoires universitaires de criminalistique numérique aux États-Unis, qui n’ont détecté aucune trace de manipulation ou de génération artificielle.
Le journal a également interrogé plus de vingt experts du renseignement et anciens inspecteurs de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Gareth Williams, ancien cadre de l’OIAC et chercheur au Royal United Services Institute, juge ainsi que « les preuves sont à la fois alarmantes et extrêmement préoccupantes », estimant que les éléments réunis correspondent fortement aux caractéristiques d’un programme d’armement chimique opérationnel.
Le recours à ces armes constituerait une violation directe de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques ratifiée par le Soudan en 1999, plaçant le pays au ban des nations aux côtés d’États condamnés pour l’emploi de gaz toxiques contre leurs populations.