(AfriquesPlus) - La reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025 a rebattu les cartes dans la Corne de l’Afrique. Pour ce territoire qui revendique son indépendance de la Somalie depuis 1991, le rapprochement avec Tel-Aviv constitue une avancée diplomatique majeure, mais aussi une source de nouvelles tensions dans une région déjà traversée par de fortes rivalités géopolitiques.
En septembre 2026, une analyse publiée dans Le Monde diplomatique par Brendon Novel revient sur les ressorts de ce rapprochement et ses conséquences régionales. Le 15 juin dernier, le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », avait inauguré une « ambassade » à Jérusalem, lors d’une visite au cours de laquelle il avait rencontré plusieurs responsables israéliens, dont le Premier ministre Benyamin Netanyahou.
Les deux dirigeants avaient alors signé une « déclaration stratégique de coopération », dont le contenu n’a pas été rendu public. Pour Hargeisa, cette relation avec Israël s’inscrit dans une stratégie plus large visant à sortir de son isolement diplomatique et à obtenir, à terme, une reconnaissance internationale.
Le Somaliland s’appuie notamment sur son histoire particulière. Ancien protectorat britannique, le territoire a connu une brève indépendance en 1960 avant de fusionner avec la Somalie. Il proclame de nouveau son indépendance en 1991, après la chute du régime de Mohamed Siad Barre. Depuis, Hargeisa cherche à convaincre la communauté internationale de reconnaître son statut d’État indépendant.
Le territoire met également en avant sa stabilité relative, ses élections pluralistes et surtout sa position stratégique sur le golfe d’Aden. Cette localisation constitue l’un des principaux atouts de son rapprochement avec Israël, qui cherche à sécuriser ses intérêts en mer Rouge et à proximité du détroit de Bab Al-Mandeb, notamment dans un contexte marqué par les attaques des Houthis.
Pour Israël, le Somaliland représente ainsi un partenaire potentiel dans une zone stratégique. Le rapprochement ne se limite d’ailleurs pas au terrain diplomatique : Tel-Aviv participe déjà à la formation de policiers et de militaires somalilandais, selon l’analyse publiée par Le Monde diplomatique.
Hargeisa peut également compter sur le soutien des Émirats arabes unis, qui ont développé depuis 2017 leurs relations économiques et commerciales avec le territoire. L’opérateur émirati DP World gère et rénove notamment le port de Berbera, présenté comme un point d’accès stratégique vers l’Éthiopie, pays enclavé.
Cette présence émiratie s’inscrit dans une politique plus large d’Abou Dhabi dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats cherchent à sécuriser des corridors commerciaux et l’accès à des ressources stratégiques, tout en renforçant leur influence dans cette partie du continent.
Cette dynamique inquiète toutefois plusieurs acteurs régionaux, à commencer par l’Arabie saoudite. Riyad défend le principe de l’intégrité territoriale et soutient le gouvernement de Mogadiscio, alors qu’Abou Dhabi entretient des relations avec plusieurs acteurs autonomistes ou séparatistes de la région.
La reconnaissance israélienne a ainsi suscité une réaction négative bien au-delà de la Somalie. L’Union africaine reste attachée au principe d’intangibilité des frontières hérité de l’Organisation de l’unité africaine, tandis que plusieurs États et organisations internationales continuent de soutenir l’intégrité territoriale de la Somalie.
La Somalie considère toujours le Somaliland comme faisant partie de son territoire, même si elle n’y exerce plus aucun contrôle depuis 1991. La reconnaissance par Israël réduit désormais les perspectives de reprise du dialogue entre Mogadiscio et Hargeisa, alors que plusieurs tentatives de rapprochement avaient été engagées depuis 2012.
Le risque d’une confrontation militaire directe demeure toutefois limité, compte tenu des capacités de l’armée somalienne et des multiples fronts auxquels elle doit déjà faire face. La Somalie est notamment confrontée à la menace des Chabab, tandis que les tensions persistent avec les administrations autonomistes du Puntland et du Jubaland.
À cela s’ajoute la compétition entre les puissances régionales et internationales. La Turquie, le Qatar, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Éthiopie cherchent chacun à préserver ou à renforcer leurs intérêts dans la Corne de l’Afrique. La question de l’accès à la mer, des ports et des infrastructures militaires ajoute une dimension stratégique à ces rivalités.
L’Éthiopie illustre cette complexité. En janvier 2024, Addis-Abeba avait signé un protocole d’accord avec Hargeisa qui prévoyait notamment la possibilité d’une implantation militaire éthiopienne sur le littoral somalilandais, en échange d’une perspective de reconnaissance. Face aux réactions internationales, l’accord n’a finalement pas abouti.
Pour Hargeisa, le rapprochement avec Israël reste néanmoins un pari stratégique. La reconnaissance par un premier État peut constituer un précédent susceptible d’ouvrir la voie à d’autres soutiens, notamment aux États-Unis. Des responsables américains favorables à Israël, dont le sénateur républicain Ted Cruz, ont déjà plaidé pour une reconnaissance du Somaliland par Washington.
Mais cette stratégie comporte aussi un risque majeur. En s’alliant étroitement à Israël et aux Émirats, le Somaliland s’expose à l’hostilité de nombreux acteurs qui défendent l’unité territoriale de la Somalie ou contestent l’influence israélienne dans la région.
Le pari de Hargeisa consiste donc à transformer sa position géographique et ses alliances avec les puissances régionales en levier diplomatique. Reste à savoir si cette stratégie lui permettra de franchir le cap de la reconnaissance internationale ou si elle contribuera au contraire à accentuer son isolement.
Comme le souligne Brendon Novel dans Le Monde diplomatique, le Somaliland cherche à tirer profit des rivalités entre les puissances qui se disputent de plus en plus l’influence dans la Corne de l’Afrique. Mais cette stratégie pourrait aussi fragiliser l’image d’« îlot de stabilité » que Hargeisa cherche depuis longtemps à promouvoir.