(AfriquesPlus) - L’Afrique du Sud relance sa bataille judiciaire pour empêcher la vente aux États-Unis de 29 objets ayant appartenu à Nelson Mandela. Le gouvernement estime que ces pièces relèvent du patrimoine national et ne pouvaient être exportées sans autorisation. La famille de l’ancien président défend, de son côté, une vente destinée à financer un projet de jardin mémoriel à Qunu.
Le bras de fer autour des objets ayant appartenu à Nelson Mandela connaît un nouvel épisode judiciaire. Le gouvernement sud-africain a saisi, mardi 8 septembre, la Cour constitutionnelle pour tenter de bloquer une nouvelle fois leur mise aux enchères aux États-Unis.
Au cœur du litige : 29 objets personnels de l'ancien président, dont les autorités sud-africaines contestent la sortie du territoire. Le ministère de la Culture et l'agence nationale chargée de la protection du patrimoine, la SAHRA, soutiennent que ces pièces constituent des éléments du patrimoine national et que leur exportation sans autorisation était illégale.
Quatre ans de bataille judiciaire
Le conflit oppose depuis plusieurs années Pretoria à la maison de ventes américaine Guernsey's, basée à New York, qui organise la vente avec l'accord de Makaziwe Mandela, fille aînée de l'ancien président.
L'enchère avait initialement été annoncée en 2021. Elle avait toutefois été suspendue en 2022 après l'intervention de la SAHRA, qui souhaitait empêcher la sortie de plusieurs objets.
La procédure a depuis connu plusieurs rebondissements. Après une décision judiciaire favorable à la vente, l'enchère avait été annoncée de nouveau en 2024 avant d'être une nouvelle fois suspendue, les autorités sud-africaines poursuivant leurs démarches.
En janvier, la Cour suprême d'appel avait rejeté les arguments de la SAHRA. Elle avait notamment estimé que l'organisme devait établir, objet par objet, les raisons pour lesquelles chacun pouvait être juridiquement considéré comme un bien patrimonial.
C'est précisément cette question que Pretoria souhaite désormais porter devant la Cour constitutionnelle.
Quels objets sont concernés ?
La collection proposée à la vente comprend des objets particulièrement associés à la vie et à la mémoire de Mandela.
Parmi les pièces citées figurent notamment sa carte d'identité, plusieurs de ses célèbres chemises, la clé de sa cellule à Robben Island, ainsi que des vêtements, des documents et différents cadeaux reçus de responsables politiques américains, dont les anciens présidents Barack Obama et Bill Clinton.
Pour les autorités sud-africaines, la valeur de ces objets dépasse donc largement leur éventuelle valeur marchande. Ils constituent des témoignages matériels d'une période déterminante de l'histoire du pays.
La question est dès lors de savoir si leur caractère personnel peut primer sur leur dimension patrimoniale et historique.
La famille veut financer un mémorial
La vente est soutenue par Makaziwe Mandela, qui affirme vouloir utiliser les recettes pour financer un jardin mémoriel à Qunu, dans la province du Cap-Oriental, où Nelson Mandela est enterré.
L'objectif affiché donne au projet une dimension particulière : il ne s'agit pas seulement de vendre des effets personnels d'un ancien chef d'État, mais de financer un lieu destiné à entretenir sa mémoire.
Cette justification n'empêche toutefois pas les autorités de contester le droit de disposer librement de certains objets.
Le gouvernement estime que leur importance pour l'histoire nationale pourrait justifier leur maintien en Afrique du Sud, indépendamment de la volonté de leurs détenteurs privés.
Un débat sur la propriété du patrimoine
Au-delà du cas Mandela, l'affaire pose une question plus large : qui doit décider du sort des objets liés aux grandes figures de l'histoire nationale ?
Pour Pretoria, certains biens associés à Mandela ne peuvent être considérés comme de simples effets personnels dès lors qu'ils témoignent de l'histoire de la lutte contre l'apartheid et de la naissance de l'Afrique du Sud démocratique.
La difficulté juridique réside cependant dans la détermination précise de leur statut. La Cour constitutionnelle devra notamment examiner dans quelle mesure les règles sud-africaines de protection du patrimoine peuvent s'appliquer aux différents objets concernés.
Le gouvernement cherche ainsi à obtenir une décision susceptible de préciser la portée de ces règles, alors que la Cour suprême d'appel avait insisté sur la nécessité de démontrer le caractère patrimonial de chaque pièce.
Un héritage national particulièrement sensible
La bataille prend une dimension symbolique particulière parce qu'elle concerne l'une des personnalités les plus importantes de l'histoire contemporaine africaine.
Figure centrale de la lutte contre l'apartheid, Nelson Mandela est devenu en mai 1994 le premier président de l'Afrique du Sud démocratique. Il a exercé la fonction jusqu'en 1999 avant de mourir en décembre 2013, à l'âge de 95 ans.
Ses objets personnels sont depuis devenus des éléments importants de la mémoire collective sud-africaine, mais aussi des pièces recherchées par les collectionneurs du monde entier.
La Cour constitutionnelle se retrouve désormais au centre d'un débat qui dépasse largement une simple vente aux enchères : il s'agit de déterminer jusqu'où peut aller la protection du patrimoine national lorsqu'elle entre en conflit avec les droits de propriété et avec la volonté d'une famille de disposer d'objets ayant appartenu à une figure historique.
Pour Pretoria, préserver les souvenirs matériels de Mandela relève de la défense de la mémoire nationale. Pour sa famille, leur valorisation peut au contraire contribuer à transmettre cette mémoire à travers le financement d'un nouveau lieu commémoratif. L'issue de cette bataille judiciaire pourrait ainsi créer un précédent important pour la protection du patrimoine historique sud-africain.