(AfriquesPlus) - Dans une analyse publiée le 9 septembre 2026 dans les colonnes du magazine Jacobin, le chercheur Teemu Ruskola dresse un bilan des transformations de la Chine contemporaine. Un demi-siècle après le décès de Mao Zedong, les dirigeants chinois continuent de célébrer le père fondateur du régime tout en ayant démantelé l'organisation économique et sociale qu'il avait bâtie.
À la suite de la proclamation de la République populaire de Chine le 1ᵉʳ octobre 1949, le pouvoir maoïste a réorganisé la société autour de la paysannerie et du monde ouvrier. Au cours des années 1950, les travailleurs des entreprises publiques disposaient d'un statut hautement protégé. Ce modèle, désigné sous l'expression du « bol de riz en fer », offrait une garantie d'emploi à vie assortie d'une prise en charge globale par l'État (logement, soins médicaux, éducation et système de retraite).
Malgré les ruptures majeures de l'ère maoïste, notamment la famine engendrée par le Grand Bond en avant entre 1958 et 1962, ce cadre socio-économique et la centralité symbolique de la classe ouvrière sont restés au cœur du modèle politique jusqu'à la mort de Mao le 9 septembre 1976.
Comme le détaille Teemu Ruskola dans son article pour Jacobin, les réformes engagées après 1976 ont reposé sur la marchandisation progressive du travail et de la terre. La restructuration puis le démantèlement d'une grande partie des entreprises d'État ont mis fin aux garanties statutaires des salariés historiques.
En parallèle, l'exode rural et la perte d'accès aux terres collectives ont transformé des dizaines de millions de paysans en travailleurs migrants. Ces deux groupes ont formé une nouvelle classe ouvrière estimée aujourd'hui à près de 400 millions de personnes. Qualifiée en chinois de wuchanzhe (« les sans-propriété »), cette main-d'œuvre s'est intégrée aux chaînes de production internationales, particulièrement après l'accession de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce en 2001.
Cette mutation économique a profondément modifié les représentations sociales. Alors que le maoïsme érigeait la sobriété prolétarienne en vertu politique, le tournant des réformes post-maoïstes, illustré par la formule attribuée à Deng Xiaoping « s'enrichir est glorieux », puis par l'ouverture du Parti communiste aux chefs d'entreprise en 2001, a relégué la pauvreté au rang de précarité sociale.
Sur le plan lexical, le terme traditionnel de « classe » (jieji) a été largement évincé du discours officiel au profit de notions telles que les « strates » (jieceng) ou les « groupes vulnérables » (ruoshi qunti).
Sous la présidence de Xi Jinping, la rhétorique officielle emprunte simultanément à deux registres : d'une part, un vocabulaire d'inspiration néo-maoïste axé sur la « prospérité commune » et la « civilisation écologique » ; d'autre part, des préceptes d'inspiration néo-confucéenne prônant la construction d'une « société harmonieuse ». Comme le conclut Teemu Ruskola, l'usage sélectif des symboles du passé vise avant tout à maintenir la stabilité sociale en évitant la structuration d'une contestation collective autonomisée.