(AfriquesPlus) - Un système de domination vieux de deux siècles continue de diviser la manière dont on s'en souvient. Entre statues contestées et programmes scolaires jugés lacunaires, un nouvel épisode du média Histoires Crépues interroge qui écrit vraiment l'histoire.
Dans un deuxième épisode de leur format "Yekrik", les journalistes Yvana Alétas et Samora Curier, du média indépendant antiraciste Histoires Crépues, décortiquent la manière dont le récit national français occulte des pans entiers de la réalité coloniale et des résistances qui ont mis fin à l'esclavage. Publiée sur YouTube en juillet, l'émission revient sur l'esclavage colonial français, en vigueur de 1642 à 1848, et sur les commémorations officielles instaurées depuis 2006 autour du 10 mai, date retenue après la loi Taubira de 2001 reconnaissant ce système comme un crime contre l'humanité.
Les deux présentateurs opposent deux France de la mémoire. Dans les territoires ultramarins, le souvenir de l'esclavage se transmet par le carnaval, les groupes culturels comme Akiyo ou Voukoum, et des musiques telles que le gwoka ou le bèlè. Mais cette mémoire locale reste, selon eux, saturée de figures imposées, à commencer par Victor Schœlcher, érigé en héros national, quand les békés, descendants des propriétaires d'esclaves, conservent un poids économique considérable dans les Antilles. Les journalistes citent à ce titre la décoration de Bernard Hayot, grande figure béké, élevé au rang de Grand Officier de la Légion d'honneur par Emmanuel Macron le 15 mai 2025, en plein mois commémoratif. En métropole en revanche, le récit dominant insisterait sur l'abolition de 1848 sans toujours rappeler que la France avait rétabli l'esclavage à Guadeloupe en 1802 sous Napoléon.
Le duo s'appuie aussi sur des témoignages d'élèves et sur une lecture des programmes officiels publiés sur Eduscol, qui traiteraient largement l'esclavage sous l'angle du commerce triangulaire et de son impact économique, la dimension humaine n'apparaissant qu'en fin de texte. Les adaptations curriculaires prévues pour les outre-mer depuis 2000 resteraient, selon l'émission, optionnelles et peu valorisées au baccalauréat. Interrogée dans l'épisode, la journaliste Audrey Pulvar revient sur la difficulté persistante à aborder ces sujets dans les médias et le débat public français, notamment autour de la notion de "repentance". L'émission passe aussi en revue plusieurs œuvres cinématographiques, du film "Case Départ" (2011) au long-métrage "Ni Chaînes ni Maîtres", sorti en 2024, pour illustrer la lenteur d'une représentation jugée plus juste de cette histoire.