(AfriquesPlus) - Longtemps perçue comme une terre de mission pour les Églises européennes et nord-américaines, l’Afrique voit aujourd’hui ses prédicateurs inverser le cours de l’histoire religieuse. À travers un vaste reportage diffusé par la chaîne américaine CNN, le grand reporter Nimi Princewill met en lumière ce basculement spirituel qui conduit désormais des pasteurs du continent à tenter de réévangéliser des sociétés occidentales en plein recul de la pratique chrétienne.
L’engouement suscité par les prédicateurs africains se mesure à l’échelle des plus grandes enceintes sportives européennes. Le pasteur nigérian Jerry Eze, suivi mondialement sur YouTube, est ainsi parvenu à remplir les 82 000 places du stade de rugby de Twickenham à Londres et s’apprête à réunir près de 100 000 fidèles au stade d’Old Trafford à Manchester, détaille l’enquête.
Pour cet homme d’Église qui se définit auprès du média américain comme un « missionnaire vers l’Occident », le centre de gravité du christianisme mondial a basculé : « Pour nous ici en Afrique, c’est la ferveur et le zèle avec lesquels nous le faisons. Il y a une passion et une endurance africaines (…) le feu est en train de quitter l’Occident. »
Cette dynamique s’appuie sur une présence institutionnelle en constante progression. Selon CNN, le groupe missionnaire nigérian CAPRO déploie plus de 800 envoyés issus de 27 nationalités dans 46 pays, intervenant jusque dans les communautés autochtones du Canada. D’après le rapport 2024 du Mouvement de Lausanne basé sur la World Christian Database, le Nigeria comptait à lui seul environ 20 000 missionnaires opérant à l’étranger dès 2020.
Cette nouvelle vague missionnaire trouve son explication dans les mutations statistiques documentées par l’institut Pew Research et relayées par la chaîne d’information. Entre 2010 et 2020, le nombre de chrétiens en Afrique subsaharienne a bondi de 31% pour atteindre 697 millions de personnes, faisant du continent le principal foyer chrétien mondial.
À l’inverse, l’Occident enregistre une désaffection continue. En Europe, la proportion d’adultes se déclarant chrétiens est tombée de 75% en 2010 à 67% en 2020, tandis qu’en Amérique du Nord, elle a chuté de 77% à 63% sur la même période, 29% des adultes américains n’ayant plus aucune affiliation religieuse en 2024.
« Ce sont ces peuples qui nous ont fait connaître Dieu (…) Mais le christianisme y est en déclin », constate Jerry Eze dans les entretiens accordés à CNN, convaincu que « le bâton du réveil est désormais en Afrique ».
Cette démarche ne se limite pas à remplir les églises désertées : elle vise aussi à promouvoir une vision théologique conservatrice sur la famille, la sexualité ou les modes de vie. Cité dans l’enquête, le théologien d’origine malawite Harvey Kwiyani, établi en Angleterre, observe que « les Africains viennent réévangéliser les Occidentaux afin qu’ils reviennent à ce qu’ils considèrent comme des valeurs chrétiennes ». L’universitaire reste toutefois réservé sur la portée de ce message auprès des populations locales, estimant que l’Occident « est en grande partie passé à autre chose ».
Sur le terrain, si l’essor de ces communautés bénéficie d’abord de la diaspora africaine, certains responsables cherchent à s’adresser à l’ensemble des fidèles. Le pasteur nigérian William Kumuyi, dont les croisades mondiales touchent l’Europe et l’Asie, assure ainsi à CNN que son « objectif clair n’est jamais de bâtir des enclaves ethniques ».
Ce redéploiement bouscule également l’héritage colonial associé au terme même de missionnaire, autrefois lié aux conquêtes militaires impériales. Pour Tshepang Basupi, directeur pour l’Afrique australe d’Africa Inland Mission, l’évangélisation n’est plus une prérogative du Nord. « Elle concerne chaque croyant », affirme-t-il au micro du média international.