(AfriquesPlus) - C'est dans le cadre de « Défrichage », une nouvelle émission diffusée sur la chaîne YouTube Histoire Crépu, que les journalistes Sumboy et Ivana ont proposé de décortiquer le tout premier numéro de Bingo, paru à Dakar en 1953. Selon les animatrices de l'émission, ce journal constitue le premier illustré en langue française conçu par un Africain pour un lectorat africain, à une période où le continent reste sous domination coloniale.
Le fondateur du titre, Ousmane Socé Diop, est présenté dans l'émission comme une figure emblématique de cette génération d'élites africaines formées dans les écoles françaises. Vétérinaire de formation, sénateur socialiste du Sénégal entre 1946 et 1952, il appartient également au mouvement littéraire de la négritude et a publié plusieurs romans, dont Karim, récompensé par le Grand Prix littéraire d'Afrique occidentale en 1947, et Mirage de Paris. C'est juste après la fin de son mandat parlementaire qu'il lance Bingo, en 1953, dans le contexte particulier de l'Union française, ce dispositif institutionnel censé rapprocher métropole et colonies après la Seconde Guerre mondiale.
Le tout premier article du journal, consacré aux études des Africains à Paris, illustre bien cette tension propre à l'époque. Le texte célèbre l'accès à « la plus haute culture européenne » tout en avertissant que la « masse » de la jeunesse africaine n'a pas besoin d'aller « ni si haut ni si loin ». Une ambiguïté qu'Ivana rattache, dans l'émission, à un discours de classe traversant l'ensemble du mouvement de la négritude.
Le journal n'aurait toutefois pas pu voir le jour sans l'appui financier de Charles de Bretteuil, décrit dans l'émission comme un véritable magnat de la presse coloniale. Issu d'une famille aristocratique, il avait déjà fondé plusieurs titres à travers l'empire, dont Paris-Dakar — devenu plus tard Le Soleil — ainsi que des journaux au Maroc, en Côte d'Ivoire, à Madagascar et au Cameroun. Cette dépendance financière explique, selon les animatrices, les limites de la critique anticoloniale que pouvait se permettre le titre, un constat qu'elles jugent perceptible dans les contradictions internes des premiers articles.
Le magazine s'ouvrait systématiquement sur des photographies destinées à valoriser des paysages et des visages africains, une démarche que les deux journalistes rapprochent d'une volonté délibérée de contrer les représentations coloniales dominantes. Une trentaine de numéros de Bingo sont aujourd'hui consultables sur Gallica, le portail numérique de la Bibliothèque nationale de France.
L'émission, qui doit se poursuivre chaque mercredi, annonce déjà l'exploration de thématiques abordées par les numéros suivants du journal, notamment le vécu des tirailleurs africains engagés dans la guerre d'Indochine, la place du sport dans les colonies et le courrier des lecteurs reçu par la rédaction dès le deuxième numéro.