(AfriquesPlus) - Pendant des décennies, une partie de l’égyptologie occidentale a présenté l’Égypte ancienne comme une civilisation africaine, mais distincte des populations noires du continent. C’est contre cette lecture que Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga ont porté leur confrontation scientifique au colloque du Caire de 1974.
Dans un article d’Abdou Aziz Diédhiou publié ce 5 septembre 2026, BBC News Afrique revient sur cet épisode majeur de l’histoire intellectuelle africaine. Organisé par l’UNESCO du 28 janvier au 3 février 1974, le colloque portait officiellement sur le peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique. Il s’inscrivait dans le vaste projet de l’UNESCO consacré à l’Histoire générale de l’Afrique. Les actes du symposium ont ensuite été publiés par l’organisation.
Cheikh Anta Diop, déjà connu pour ses travaux sur les origines africaines de la civilisation pharaonique, avait demandé que cette question soit discutée devant les principaux spécialistes internationaux. Avec le Congolais Théophile Obenga, il entendait contester les conceptions qui faisaient de l’Égypte une civilisation essentiellement « blanche », « méditerranéenne » ou étrangère à l’Afrique noire.
Diop mobilise alors plusieurs types d’arguments : iconographie, anthropologie, témoignages d’auteurs antiques, linguistique et analyses scientifiques de restes humains. Il soutient notamment que les représentations des anciens Égyptiens et certains témoignages antiques sont incompatibles avec l’idée d’une population originellement blanche. Il avance également une interprétation du terme égyptien Kmt, qu’il associe à la désignation des populations noires.
L’autre grande bataille se joue sur le terrain linguistique. Théophile Obenga cherche à établir des liens génétiques entre l’égyptien ancien, le copte et plusieurs langues africaines. Il compare notamment leurs structures grammaticales et morphologiques. Les actes du colloque montrent que les rapprochements linguistiques présentés par Diop et Obenga ont suscité un accord beaucoup plus large que leurs conclusions sur la composition raciale des anciens Égyptiens.
C’est précisément là que l’héritage du colloque doit être nuancé. Le rapport de l’UNESCO ne conclut pas simplement que toutes les thèses de Diop ont été définitivement établies. Le volume II de l’Histoire générale de l’Afrique précise que les arguments de Diop présentés au Caire n’ont pas été acceptés par l’ensemble des spécialistes. Le colloque a néanmoins contribué à déplacer durablement le débat sur l’histoire de l’Égypte et son inscription dans le continent africain.
Pour El Hadji Malick Dème, professeur d’égyptologie à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, cité par la BBC, Diop et Obenga avaient préparé leurs interventions de manière approfondie et pluridisciplinaire. Leur démarche s’appuyait notamment sur l’archéologie, l’anthropologie, la linguistique, l’iconographie et les sources historiques.
L’enjeu dépassait donc la seule question de la couleur de peau des pharaons. Il s’agissait aussi de replacer l’Égypte ancienne dans l’histoire du continent africain et de remettre en cause une historiographie longtemps construite à partir de catégories raciales aujourd’hui largement contestées.
L’UNESCO a depuis intégré l’Égypte ancienne dans le deuxième volume de son Histoire générale de l’Afrique, consacré à l’Afrique ancienne, qui couvre notamment les civilisations de la vallée du Nil et de la Nubie.
Cinquante-deux ans après le colloque du Caire, le débat n’est donc pas complètement éteint. Mais son centre de gravité a changé. La question n’est plus seulement de savoir si l’Égypte appartient à l’Afrique : il s’agit désormais de comprendre comment les anciennes populations de la vallée du Nil se sont constituées, ont circulé, se sont mélangées et ont interagi avec leurs voisins africains, méditerranéens et proche-orientaux.