(AfriquesPlus) - Longtemps marginalisées au profit de l’anglais, du français ou du portugais, les langues africaines connaissent un regain d’intérêt porté par une nouvelle génération. Des émissions de télévision aux plateformes d’apprentissage en ligne, en passant par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, jeunes Africains et membres de la diaspora multiplient les initiatives pour renouer avec un patrimoine linguistique parfois menacé de disparition.
À Lagos, un jeu télévisé a choisi une règle pour le moins inhabituelle : parler anglais peut faire perdre les candidats.
Baptisée Masoyinbo, une expression yoruba qui signifie « Ne parlez pas anglais », l'émission met la langue et la culture yoruba au cœur du divertissement en prime time. Les candidats doivent répondre à des questions portant sur la langue, les traditions et l'histoire de leur communauté, avec des récompenses pouvant atteindre plusieurs milliers de dollars.
L'émission illustre une tendance plus large : après des décennies durant lesquelles les langues africaines ont souvent été reléguées au second plan, une partie de la jeunesse cherche aujourd'hui à retrouver ses racines linguistiques et culturelles.
Une diversité linguistique exceptionnelle
Le continent africain constitue l'un des principaux réservoirs de diversité linguistique au monde. L'UNESCO estime que l'Afrique abrite entre 1 500 et 3 000 langues, soit une part considérable des langues parlées à l'échelle mondiale.
Mais cette richesse ne garantit pas leur survie.
Dans de nombreux pays, les langues héritées de la période coloniale — notamment l'anglais, le français et le portugais — demeurent dominantes dans l'administration, l'éducation, les affaires et une grande partie des médias.
Cette situation peut progressivement fragiliser les langues locales, particulièrement chez les jeunes générations urbaines et au sein des communautés de la diaspora.
Au Zimbabwe, par exemple, l'anglais conserve une place centrale malgré la reconnaissance officielle de nombreuses langues nationales.
La diaspora veut retrouver sa langue
La renaissance actuelle est largement portée par les Africains vivant à l'étranger.
Au Canada, une adolescente de 15 ans apprend ainsi le shona, l'une des principales langues du Zimbabwe, avec une enseignante installée à près de 13 000 kilomètres.
Pour la jeune Nyashadzashe Machingura, apprendre le shona représente bien plus qu'un simple apprentissage linguistique. Elle explique avoir longtemps ressenti un décalage avec ses frères, ses cousins et ses proches qui parlaient cette langue.
Aujourd'hui, ses progrès lui permettent notamment d'avoir des échanges plus longs avec ses grands-parents restés au Zimbabwe.
Cette expérience illustre une réalité vécue par de nombreux enfants et petits-enfants d'immigrés : la langue devient un moyen de reconstruire un lien avec une histoire familiale dont ils se sentent parfois éloignés.
Quand l'apprentissage devient une activité économique
Cette demande nouvelle crée également des opportunités.
Au Zimbabwe, Shungu Chidovi a quitté le secteur bancaire pour se consacrer à *ZimbOriginal*, une plateforme numérique spécialisée dans l'apprentissage du shona.
Son parcours est révélateur de cette nouvelle économie culturelle. Elle avait commencé en 2016 par tenir un blog consacré aux traditions zimbabwéennes. Ses lecteurs lui ont ensuite demandé si elle pouvait leur enseigner le shona.
Elle propose aujourd'hui des cours à des apprenants vivant au Zimbabwe, mais également au Canada, en Australie, en Afrique du Sud, en Irlande et en Écosse.
Ses méthodes associent cours de langue, récits traditionnels, clubs de lecture et échanges entre apprenants.
*La langue n'est donc plus seulement perçue comme un héritage à préserver : elle devient également un marché potentiel, notamment grâce aux outils numériques qui permettent de connecter enseignants et apprenants au-delà des frontières.
Le numérique, nouvel enjeu de survie
Mais cette renaissance se heurte à un obstacle majeur : la faible présence de nombreuses langues africaines sur Internet.
Selon l'UNESCO, seule une dizaine de langues domine largement l'écosystème numérique mondial, tandis que moins de 2 % des langues africaines disposent d'une présence significative en ligne.
Cette fracture numérique a des conséquences directes.
Une langue peu présente sur Internet dispose généralement de moins de contenus éducatifs, de moins de ressources écrites et de moins de données susceptibles d'être utilisées pour développer des outils numériques ou des systèmes d'intelligence artificielle.
Pour Believe Mubonderi, maître de conférences en linguistique à l'Université ouverte du Zimbabwe, la question est devenue urgente : les langues africaines doivent pouvoir être utilisées dans les domaines qui façonnent désormais la société, notamment le commerce, la science, l'éducation et les nouvelles technologies.
L'intelligence artificielle peut changer la donne
L'intelligence artificielle apparaît justement comme un nouvel outil de revitalisation.
L'Union africaine et l'UNESCO soutiennent des initiatives visant notamment à recenser les langues africaines et à produire davantage de contenus dans ces langues.
L'IA pourrait contribuer à traduire des ouvrages, produire des supports pédagogiques, développer des dictionnaires numériques ou faciliter la création de livres pour enfants.
Mais cette opportunité dépend d'une condition essentielle : disposer de suffisamment de données linguistiques de qualité.
Or, pour de nombreuses langues africaines, les corpus numériques restent très limités. Sans textes, enregistrements, dictionnaires et contenus éducatifs suffisamment nombreux, les systèmes d'IA auront du mal à comprendre correctement ces langues et à les restituer avec précision.
La bataille pour leur survie se joue donc désormais aussi dans les bases de données et les infrastructures numériques.
Le kiswahili ouvre la voie
Certaines langues africaines ont toutefois réussi à franchir un cap important.
Le kiswahili, parlé dans une grande partie de l'Afrique de l'Est, bénéficie notamment d'une reconnaissance institutionnelle croissante. L'Union africaine l'a adopté comme langue de travail officielle en 2022, renforçant ainsi sa visibilité continentale.
Au niveau international, les Nations unies ont proclamé la période 2022-2032 Décennie internationale des langues autochtones, donnant une nouvelle visibilité aux efforts de protection et de revitalisation linguistique.
Ces initiatives ne suffiront toutefois pas à elles seules à sauver les langues les plus fragiles. Leur avenir dépendra également de leur utilisation quotidienne dans les familles, les écoles, les médias et les espaces numériques.
Une nouvelle fierté culturelle
Au Nigeria, le succès de Masoyinbo illustre précisément cette évolution.
Son créateur, Olalekan Fabilola, estime que l'émission aurait probablement eu moins de succès il y a une dizaine d'années. Selon lui, une nouvelle génération manifeste aujourd'hui une volonté plus affirmée de comprendre ses origines et de renouer avec sa culture.
Cette tendance dépasse d'ailleurs les frontières du continent.
Aux États-Unis, Tomi Adeshokan, originaire du Nigeria, a entrepris de perfectionner son yoruba après avoir constaté qu'elle perdait progressivement son usage quotidien de la langue.
Pendant la pandémie de Covid-19, elle s'était notamment tournée vers les plateformes numériques et les réseaux sociaux pour simplement entendre parler yoruba. Elle suit désormais des cours et profite de ses séjours au Nigeria pour pratiquer davantage.
Son parcours illustre celui d'une diaspora qui ne veut plus seulement conserver des souvenirs de sa culture, mais **retrouver les moyens de la pratiquer et de la transmettre**.
Préserver une langue, préserver une mémoire
La renaissance des langues africaines dépasse ainsi la simple question linguistique.
Une langue véhicule des récits, des proverbes, des noms, des traditions, des manières de penser et une mémoire collective. Lorsqu'elle disparaît, ce sont aussi une partie de ces références culturelles qui risque de se perdre.
Mais le regain d'intérêt actuel montre que la disparition n'est pas une fatalité.
La jeunesse, la diaspora, les entrepreneurs culturels, les enseignants et désormais les technologies numériques peuvent contribuer à inverser la tendance.
Des studios de télévision de Lagos aux salles de classe virtuelles reliant le Zimbabwe au Canada, une nouvelle génération transforme ainsi la langue africaine en outil de transmission, de fierté et même d'innovation. La véritable bataille sera désormais de faire en sorte que cette renaissance culturelle trouve également sa place dans l'école, l'économie, les médias et surtout dans l'univers numérique qui déterminera une grande partie de l'avenir des langues.