(AfriquePlus) - Trois siècles après les premières plantations, le foncier agricole des Antilles françaises reste concentré entre quelques mains. Une nouvelle enquête de l'émission Yekrik revient sur les mécanismes qui perpétuent cette mainmise et ses conséquences sur la vie chère et la souveraineté alimentaire de ces territoires.
Selon Samora et Yvana, coanimateurs de l'émission Yekrik diffusée sur la chaîne Histoires Crépues, la structure économique des Antilles et de la Guyane trouve son origine dans le « pacte colonial », ce système qui contraignait les colonies à ne commercer qu'avec la métropole française. Matières premières exportées d'un côté, produits manufacturés importés de l'autre : ce schéma a façonné une dépendance qui, selon les auteurs, n'a jamais véritablement disparu après la décolonisation formelle, mais s'est simplement recomposée sous d'autres formes juridiques et commerciales.
Aujourd'hui encore, entre la moitié et les deux tiers du commerce extérieur des territoires ultramarins s'effectuent avec l'Hexagone. L'octroi de mer, taxe instaurée en 1670 pour frapper les marchandises importées, illustre cette continuité : la Cour des comptes elle-même reconnaît que ce dispositif, censé protéger la production locale, contribue en réalité à la hausse des prix des produits de première nécessité tout en entretenant la dépendance aux importations, avec un impact estimé entre 4 et 10 % sur les prix finaux.
C'est sur le plan foncier que cette continuité se mesure le plus nettement. En Martinique, les grandes familles béké, descendantes des colons esclavagistes, contrôleraient toujours 52 % des terres agricoles de l'île, alors qu'elles représentent moins de 1 % de la population. Le groupe GBH, fondé par Bernard Hayot et fort de plus de 16 000 salariés pour un chiffre d'affaires de 4,5 milliards d'euros, est cité comme l'exemple le plus emblématique de cette concentration : présent dans la grande distribution, l'automobile ou l'agroalimentaire, il pratiquerait, d'après des chiffres relayés par Libération, des marges nettes sur véhicules deux à trois fois supérieures à celles observées en France hexagonale, grâce à une intégration verticale qui verrouille chaque maillon de la chaîne, de l'importation à la vente.
Cette configuration économique a nourri deux cycles de mobilisation majeurs. En 2009, la grève de 44 jours menée par le LKP en Guadeloupe et le collectif du 5 février en Martinique avait débouché sur les accords Bino : revalorisation salariale et baisses de prix sur environ 400 produits. Des mesures que le documentaire juge largement restées sans lendemain. En juillet 2024, un nouveau mouvement, l'Ayprac, porté par Rodrigue Petitot, a repris le flambeau en Martinique avec des méthodes plus directes, provoquant l'envoi de la CRS8, avant qu'un accord ne soit finalement signé en octobre 2024, sans la participation du mouvement.
L'émission souligne enfin que les dispositifs publics censés compenser ces déséquilibres, défiscalisation, surrémunération, plans d'aide, contribueraient paradoxalement à consolider un système plutôt qu'à le réformer, faute de s'attaquer à la concentration foncière et commerciale elle-même.