(AfriquesPlus) - Le 30 juillet 2026, environ 70 000 personnes ont franchi la frontière terrestre séparant le Maroc de Ceuta, ville espagnole enclavée en territoire africain. Selon le vidéaste Seumboy, animateur de la chaîne Histoires Crépues, cet afflux a immédiatement été instrumentalisé par une partie de la presse d'extrême droite, qui a parlé d'« invasion » et de « marée humaine ». Un mois plus tard, le 27 août, des centaines de militants d'extrême droite espagnols se sont organisés pour attaquer des camps de migrants et bloquer des convois humanitaires, dans des scènes que Seumboy rapproche des ratonnades fascistes du XXe siècle. Des collectifs antifascistes se sont mobilisés en retour, tandis que la police espagnole peinait, selon lui, à contenir les violences.
Le paradoxe que soulève Seumboy tient en une question : comment des Européens peuvent-ils se sentir « envahis » par des Africains entrant dans une ville... située en Afrique ? Pour y répondre, le vidéaste retrace une histoire longue de plusieurs siècles. Ceuta, peuplée à l'origine par des populations amazighes, passe successivement sous domination phénicienne, carthaginoise, romaine puis musulmane à partir de 711, année où le berbère Tariq ibn Ziyad traverse le détroit qui portera son nom, Jabal Tariq, devenu Gibraltar. Pendant sept siècles, la ville appartient à un monde méditerranéen commun où se mêlent Amazighs, Arabes et populations converties, jusqu'à ce que la dynamique de la Reconquista change la donne. En 1415, une flotte portugaise s'empare de Ceuta : c'est, selon Seumboy, la première conquête coloniale européenne en Afrique, celle qui inaugure la séparation entre une Europe désormais pensée comme chrétienne et une Afrique musulmane.
La ville passe sous souveraineté espagnole en 1580 et le reste après l'indépendance du Portugal en 1640. Elle devient au XXe siècle une base militaire stratégique pour l'armée coloniale espagnole : c'est à Ceuta que naît la Légion espagnole, et c'est là que le jeune officier Francisco Franco fait ses armes avant de devenir le dictateur que l'on connaît. Après l'indépendance du Maroc en 1956, Madrid refuse de restituer Ceuta, un différend qui n'est toujours pas tranché aujourd'hui.
Pour éclairer la crise actuelle, Seumboy a interrogé David Bingong, réalisateur camerounais qui a lui-même traversé la frontière de Ceuta en 2015 et en a tiré un film, Les Voyageurs. Bingong doute qu'un afflux de 70 000 personnes ait pu se produire sans une forme de tolérance des autorités marocaines, évoquant une possible volonté de « donner une leçon » à Madrid après la visite du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez en Algérie. Le gouvernement marocain, de son côté, a attribué le mouvement à de fausses informations circulant sur les réseaux sociaux. Pour Bingong, la crise sociale qui traverse le Maroc — illustrée par la mobilisation de la « Gen Z » — pousse une partie de la jeunesse à tenter sa chance, sans intention hostile envers l'Europe. Plus de 60 000 des personnes entrées ont finalement été renvoyées au Maroc en quelques jours, Ceuta ne disposant pas du statut de libre circulation vers l'Espagne continentale malgré sa souveraineté espagnole.
Pour Seumboy, cette séquence illustre un double paradoxe : Ceuta reste l'une des dernières enclaves coloniales européennes actives sur le sol africain, tout en étant la preuve historique qu'aucune frontière naturelle ne sépare vraiment l'Europe de l'Afrique, les deux rives ayant longtemps formé un même espace méditerranéen.