(AfriquesPlus) - Des infrastructures portuaires aux minerais critiques en passant par les médiations diplomatiques, les monarchies du Golfe ont profondément transformé leur présence en Afrique en moins de vingt ans, rivalisant désormais directement avec Pékin, analysent les journalistes Viviane Forson et Clara Dealberto dans une enquête publiée par Le Point Afrique le 16 juillet 2026.
Ce basculement géopolitique s’est matérialisé à Doha lors des obsèques de l’ancien émir du Qatar Hamad ben Khalifa Al Thani, où une poignée de main entre Macky Sall et Karim Wade a illustré le déplacement des arbitrages politiques africains depuis les capitales européennes vers le Golfe. Ancien ministre centrafricain et expert en géopolitique, Adrien Poussou souligne que cette séquence « traduit le déplacement progressif du centre de gravité diplomatique vers de nouveaux acteurs jugés plus neutres et moins liés à l’histoire coloniale. »
Ne disposant ni de la puissance militaire américaine ni de l’appareil industriel chinois, le Qatar a fait de la médiation un levier d’influence majeur. Après avoir parrainé des accords sur le Darfour en 2011 et accueilli les négociations tchadiennes en 2022, Doha a réuni en mars 2025 les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame pour désamorcer la crise dans l’est de la République démocratique du Congo.
Toutefois, ce modèle montre des limites structurelles. Plusieurs observateurs et diplomates soulignent le manque d’expertise locale de l’émirat sur les Grands Lacs et rappellent que les compromis signés peinent souvent à s’ancrer dans la durée.
De leur côté, les Émirats arabes unis privilégient le contrôle des voies de transit maritime. À travers les opérateurs DP World et AD Ports, Abou Dhabi gère des terminaux stratégiques de Dakar à Luanda, en passant par Maputo, Sokhna et Berbera.
Au Sénégal, la construction du port en eaux profondes de Ndayane pour 1,13 milliard de dollars vise explicitement à relier les flux ouest-africains au hub mondial de Jebel Ali à Dubaï. Selon Adrien Poussou, la démarche émiratie affiche une logique globale : « Leur stratégie est d’une remarquable cohérence : maîtriser les grands corridors commerciaux reliant l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. »
Sur le plan financier, Afreximbank évalue à plus de 100 milliards de dollars les investissements cumulés du Conseil de coopération du Golfe en Afrique entre 2012 et 2022. Entre 2022 et 2023, Abou Dhabi a annoncé près de 90 milliards de dollars de nouveaux projets, soit environ trois fois plus que la Chine sur cette période d’après le Financial Times.
Dans la perspective de l’après-pétrole, les capitaux du Golfe ciblent les minerais indispensables à la transition énergétique : le groupe émirati International Resources Holding a ainsi repris la mine de cuivre de Mopani en Zambie et l’exploitation d’étain d’Alphamin en RDC, tandis que Riyad multiplie les investissements dans le cobalt et le lithium.
Cette projection économique s’accompagne de vives rivalités sécuritaires, particulièrement autour de la mer Rouge où transite 12% du commerce mondial. Au Soudan, riche en or et en terres arables, la compétition oppose les Émirats arabes unis, accusés de soutenir les Forces de soutien rapide (FSR) — ce qu’Abou Dhabi dément —, à l’Arabie saoudite, marraine des pourparlers de Djeddah et soutien des institutions officielles, transformant le continent en un terrain de projection directe des tensions du Moyen-Orient.